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Opinions of Sunday, 7 March 2021

Auteur: Pr Guy Merlin NANA TADOUN

Affaire de plagiat : Pr Guy Merlin NANA TADOUN explique la démarche de Maurice Kamto

Pr Guy Merlin NANA TADOUN explique la démarche de Maurice Kamto Pr Guy Merlin NANA TADOUN explique la démarche de Maurice Kamto

Habitué à me situer par rapport à la beauté des choses nobles et hautes, à patauger peu dans “le limon des âmes » que dans « l’or des cœurs », j’ai trouvé, au hasard des réseaux, l’annonce de la sortie d’un nouveau florilège, que j’accueillis en critique littéraire distant, comme toute naissance d’ailleurs, avec déférence et jubilation, tant j’aime les belles lettres dont j’explore, le plus souvent, les senteurs et les couleurs, les signifiants et les signifiés.


SOUS LA CENDRE LES ÉTOILES (2021) de Kamto m’apparut alors, de prime abord, comme l’aboutissement d’une trilogie poétique précédée de TERRITOIRES INSOUMIS (2018) et ACCOTEMENTS (2019). Le premier contact avec ce titre me fit gribouiller quelques lignes sur un mur inconnu. Il y avait, dans la mystérieuse programmation du titre SOUS LA CENDRE LES ÉTOILES (96 pages), le soupçon d’une fécondité en œuvre dans les ruines visibles, la persistance de la foi et de l’espérance, malgré tout, malgré les flammes du néant ambiant. On aurait dit que ce titre propulsait des « flocons de lune » sur l'horizon assombri de nos existences muettes, captives de la pandémie de la covid 19, et de maints autres maux, que révèlent le plus souvent les suaves mots du Poème.




Au plan techniquement intertextuel, à ce premier abord, pour moi, ce titre semblait revivifier et déconstruire à la fois celui de la romancière Mpoudi Ngollé, auteure de SOUS LA CENDRE LE FEU. Je me suis alors demandé si le nouveau feu poétique laisserait place aux constellations à venir, aux étoiles en friche. Intéressant au plan théorique et transtextuel, pensai-je.


C’est alors qu’un autre titre a commencé à faire le tour des réseaux dits sociaux : celui d’un livre que je n’ai malheureusement pas lu, celui de Marie-José Pascal : LES ÉTOILES SOUS LA CENDRE, tout premier texte de son auteure (34 pages) publié en 2020. Curieux ‘plagiat’ à fleur de peau, à fleur de texte ! Chargés d’ironie et d’injuste suspicion, les premiers commentaires injectés dans les réseaux m’ont amené à écrire, sur un autre mur, presque ce qui suit : quand à tête reposée ils liront ce recueil et qu'au hasard du web ils s'habitueront aux phénomènes théoriques d'intertextualité littéraire, de réécriture, voire d’influences ou de coïncidences littéraires, peut-être comprendront-ils la précoce grosseur de leur humaine et pardonnable erreur.


Prenons donc, pour exemple zéro, en guise d'humour introductif, l'énoncé viral "Il a plagié". Que celui ou celle qui prononce hâtivement cette phrase s'assure qu'il ou elle en est l'auteur (e) principal(e), premier. Que personne ne dise plus dans sa vie « Si Dieu le veut », « Tu es mon étoile », « Sous la cendre couve le feu », "je t'aime", « tu me trompes », "le ciel est bleu" ou "tu ne seras jamais ceci ou cela", puisqu'on le dit depuis des siècles. L’énoncé « …à César ce qui est à Dieu » est-il un plagiat de « …à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».


Ah, me suis-je exclamé, comme l'art est difficile...la critique aisée ! Croyez-vous que je sois propriétaire de cette phrase non mise entre guillemets ? Jusqu’où Boileau et les autres hantent ces mots perdus dans la conscience collective ? Et si j’avais plutôt dit que critiquer est facile, mais écrire (un livre) malaisé ? En tant que poète et spécialiste des questions d'écriture et de réécriture, je trouve imprudent que l'on sape le talent des autres, alors même que ceux qui le font ne sont pas moins intellos, brillants ou talentueux. Dommage pour l’intelligentsia. Si l’on veut avancer, allons-nous comprendre Montaigne lorsqu’il dit que "tous nous nous entreglosons" ?



Pour ma brève démonstration, pas besoin d’arborer ma toge de poétologue, de convoquer ici des théories complexes nous ramenant aux travaux classiques de Bakhtine, Kristeva, Barthes, Genette…, ou même de revenir sur le symbolisme des mots « cendre » et « étoile » comme l’a récemment expliqué François Gaël Mbala. Je nous invite à un petit exercice : trouver dans l’histoire de l’art et de la littérature quelques titres d’ouvrages ou de poèmes que l’on pourrait considérer, a priori et à tort, comme des manifestations artistiques du plagiat. En les juxtaposant, il serait plus facile au commun des internautes, de confirmer notre hypothèse générale 1 : l’histoire de la littérature et de l’art en général est un océan de répétitions et de modifications volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes. Tout écrivain ou être humain fonctionne sous le mode du déjà-dit. D’ailleurs, même si ce n’est pas le cas ici, l’écrivain vit sous l’emprise de ce que Harold Bloom nomme « the anxiety of influence » : « l’angoisse de l’influence ».



1) Sous forme de question, posons, pour la déconstruire, l’hypothèse singulière 2 : le segment titrologique de Marie José Pascal serait-il absolument original ? NON ! Marie José Pascal ne plagie pourtant pas un de ses prédécesseurs, Jacques Lacarrière, qui écrit en 1970 LA CENDRE ET LES ETOILES et elle, exactement cinquante ans plus tard, LES ETOILES SOUS LA CENDRE, supposé original de SOUS LA CENDRE LES ETOILES de Maurice Kamto. Bien avant elle, existe déjà SOUS LA CENDRE LE FEU de la romancière camerounaise Mpoudi Ngollé. Et que dire de la chanson « CENIZA DE ESTRELLAS » (« Cendres d’étoiles/ Cendres étoilées) de Alfredo Rios Zuniga et Jorge Pena ? Il y a bien d’autres titraisons qui intègrent ou modifient au moins un élément clé (cendre) du segment querellé : LES CENDRES DE LA MÉMOIRE de Ida Palombo, 2020 ; MÉMOIRE DE CENDRES de Philippe Jarbinet, 2011 ; ASHES AND STARS (CENDRES ET ETOILES) de Georges Zebrowski, 1978 ; le film STARS AND ASHES (ETOILES ET CENDRES) de Tergan Kearney, 2007-2009 ; ASHES OF DE STARS (LES CENDRES DES ETOILES ou CENDRES D’ETOILES) d’Elizabeth Zandt.


2) Reproduisons certains titres de poèmes ou d’ouvrages repris par plusieurs auteurs du monde : « Carpe diem », poème d’Horace ; « Carpe diem », poème de Ronsard ; « Carpe diem », poème de Whitman ; « Carpe diem » poème de Victor Hugo, etc.// AU-DELÀ DE L'EXIL : POÈMES HONG KONGAIS de Zheng Danyi (1999-2004) ; AU-DELÀ DE L’EXIL (Tomes 1 et 2) de Bertrand C. Bellaigue (2001).
3) Soulignons une réécriture volontaire (hypertextuelle) d’un sonnet français: « Sonnet à Hélène » de Ronsard et « Nuevo soneto para Helena » (« Nouveau sonnet à Hélène », du poète chilien Pablo Neruda.
4) Convoquons, non « pour en finir avec l’alibi racial » (Kelman),


mais avec cette virale et précoce « éjaculation » plagiaire, le mythe du Don Juan. Rappelons que DON JUAM (1665) de Molière est, à l’origine, le nom d’un personnage créé par le dramaturge espagnol Tirso de Molina, dans son œuvre EL BURLADOR DE SEVILLA Y CONVIDADO DE PIEDRAS (L’abuseur de Séville et le convive de pierre), publiée en 1630. DON JUAM OU LE FESTIN DE PIERRE (1682) de Molière est pourtant l’autre titre donné à la pièce du français après sa mort. En outre, peu exhaustive est la suivante liste des réécritures/ adaptations du Don Juan originel, original :


1946 : Un don Juan, pièce de théâtre de Michel Au couturier ;
1949 : Le Jugement de don Juan, pièce de théâtre de M Noël ;
1955 : Don Juan, pièce de théâtre de Michel de Ghelderode ;
1956 : Une aventure de don Juan, pièce de Alexandre Arnoux ;
1964 : Don Juan, pièce de Charles Bertin ;
1973 : L'Autre Don Juan, pièce de théâtre de Eduardo Manet ;
1979 : Don Juan : mythe littéraire et musical : recueil de textes
(présentation de Jean Massin);
1986 : Don Juan Tenorio, pièce de théâtre de Franz Zeise ;
2004 : Don Juan (raconté par lui-même), roman de P Handke ;
2005 : El Don Juan (théâtre), d'après Tirso de Molina, adaptation de Marco Sabbatini et Omar Porras.

En conclusion, au regard des titres des œuvres citées, il est inutile de rappeler qu’on ne saurait parler de plagiat (pas même du titre) chez Kamto mais de redynamisation de deux symboles clés, à savoir la cendre et les étoiles, chacun était devenu, au fil de l’usage, presqu’un « topos » ou lieu commun de la littérature. Il est beau d’apprécier les livres qui naissent, de les déprécier ou d’en dégager les limites ou les fourberies scripturaires, mais à la lumière des faits littéraires avérés, numériquement vérifiables et quantifiables. La question n’est pas de crier prématurément au scandale du plagiat, mais d’en mesurer la profondeur ou la légèreté, en juxtaposant le texte ancien plagié et son possible hypertexte considéré, parfois à raison, comme plagiat. Or, comme des hommes de superficie, jusqu’ici, je ne me suis limité qu’au portique des livres questionnés, à ces seuils paratextuels qui renseignent moins sur les contenus inconnus, d’ailleurs non lus : les titres. Il nous faudra parcourir le corps du texte, qui demeure mystérieux et fascinant, comme l’intérieur d’une femme en attente. Désormais, dans un dynamisme rétroactif, il incombe aux critiques littéraires de franchir le superficiel paillasson des titres pour accéder au plaisir ou déplaisir des livres : traquer tout fragment repris ou éthiquement compromettant, en comparant les contenus de SOUS LA CENDRE LES ETOILES de Kamto (2021), LES ETOILES SOUS LA CENDRE de Marie José Pascal (2020) et LA CENDRE ET LES ETOILES de Jacques Lacarrière (1970). Si l’intellectuel éclaire pour ne pas toujours plaire aux distraits, alors, peu importent les considérations peu objectives, hâtives ou teintées de sulfureuse sociologie. Son rôle est d’éclairer l’opinion avec les armes que lui offre son modeste domaine de compétence.

Pr Guy Merlin NANA TADOUN (Poète et poétologue).