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Opinions of Friday, 9 July 2021

Auteur: Haman Mana

25 ans de 'Mutation': Haman Mana raconte comment il a été mis en prison pour un article dérangeant

Haman Mana Haman Mana

A l'occasion du 25è anniversaire de 'Mutations' l'ancien Directeur de Publication du journal de 1996 à 2007 partage avec ses lecteurs une anecdote. Il s'agit d'une aventure avec le journal qui l'a conduit en prison en Août 2001.
CamerounWeb vous propose cette histoire édifiante qui comme d'autres ont marqué l'histoire de ce journal privé.

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Georges Alain Boyomo m'a aimablement demandé, pour les 25 ans de Mutations, de raconter un des épisodes de ma vie avec ce journal qu'avec une bande de copains, nous avons lancé. J'en suis parti il y a une quinzaine d'années...
J'ai fait le texte qui suit :


Les 21 décrets de l'armée : notre étoile de général
L'affaire a porté Mutations en tête de proue de la presse privée camerounaise, en quelques dates.

Lundi, 30 juillet 2001:

Une édition spéciale de Mutations est en kiosque. Sobrement en grand titre, elle affiche : " Les 21 décrets de l'armée". C'est un coup de canon sonore. En effet, depuis une semaine, Cameroon Tribune publiait tous les jours ces décrets au compte-gouttes, pour une raison inexplicable. Pendant que militaires et civils attendaient que soient publiés " de manière sélective et échelonnée" ( selon Jacques Fame Ndongo, alors ministre de la Communication) l'un des décrets, Mutations paraît avec dans leur totalité, tous les décrets, ceux déjà publiés, et ceux non encore publiés.

Dans l'opinion, le coup médiatique est remarquable. On s'arrache l'édition spéciale dans les kiosques. En fin d'après midi, alors que je fais le point au téléphone avec l'un des diffuseurs du journal, en vue d'un éventuel réassort, arrive dans mon bureau, Place Repiquet, le chef d'escadron Tchinda Emmanuel, patron de la gendarmerie dans la ville de Yaoundé. Avenant d'abord, il souhaite recevoir un exemplaire de l'édition spéciale. Mon sang ne fait qu'un tour, lorsque je constate qu'il commence à poser des questions sur l'origine des décrets. Je ferai semblant d'aller chercher le journal demandé, avant de sortir de mon bureau et de prendre la fuite, au nez et à la barbe de l'escouade de gendarmes qui attendait son chef à bord d'un pickup posté à l'entrée du siège du journal.

L'affaire dite des 21 décrets de l'armée camerounaise venait de commencer….
Mardi 31 juillet 2001:

Comment un journaliste a-t-il pu échapper à tout un commandant de gendarmerie et une dizaine d'hommes ? C'est l'affaire du jour, où les gens commentent mi-amusés, mi-inquiets, ce qui est l'actualité. La gendarmerie me recherche. Après avoir passé la nuit chez moi et rassuré mes tout jeunes enfants et mon épouse, je me rends à la gendarmerie, -de toutes les manières, je ne pouvais me cacher plus longtemps- et je ne voyais pas bien l'issue d'une cavale. Je me rends donc chez les gendarmes, accompagné de Célestin Lingo président de l'Union des Journalistes du Cameroun, dont la présence paternelle me rassure, et de Me Sylvestre Mben, mon avocat. Accueil cordial du commandant Tchinda, qui avec amusement, me demande si j'avais besoin de me faire accompagner aussi " lourdement" pour répondre à quelques petites questions.

Après les civilités, l'interrogatoire commence, avec une seule question : " qui vous a donné blés décrets ?". Je me réfugie derrière le Code de déontologie, au chapitre de la protection des sources. Célestin Lingo appuie. Ce qui a pour effet d'énerver le commandant, qui sans façons, rappelle au vieux journaliste qu'il n'a plus rien à faire dans ce bureau… Implicitement, je comprends que je ne suis plus libre de mes mouvements...Le temps passe. Vers minuit, je suis conduit en cellule, pour ma première nuit.

Mercredi 1er Août 2001:
Jour ordinaire de gardé à vue. Petit déjeuner. Déjeuner. Lorsqu'on est en prison, on fait deux choses: manger et dormir. Je ne puis pas lire, mes goeliers m'ayant enfermé dans une cellule obscure. Interrogatoire encore, tard la nuit. J'ai perdu la notion du temps. Une seule et même question, une seule et même réponse. Entre-temps, les médias en font leur plat quotidien. Un jeune capitaine qui s'est pris de sympathie pour moi me fait le point dès qu'il me voit, tous les matins. Dehors, la profession s'organise : Puis Njawe prend les choses en mains et annonce une marche de protestation pour le vendredi. Le vieux combattant organise les confrères autour de lui.

Jeudi 2 Août 2001:
Plus que jamais, un prisonnier ordinaire. Qui ne sait plus dans quel sens avance sa cause. Avec l'ordinaire interrogatoire de minuit, avec ses variantes, le bon, et le méchant gendarme...Et puis, plus rien. L'obscurité, la nuit et le jour. Et mes interrogations personnelles : que peut devenir un journaliste s'il "livre " une source ? Le journalisme est il encore possible si les sources devraient être livrées aux gendarmes ?

Vendredi 3 août 2001
Mon épouse m'a apporté un petit déjeuner que j'ai à peine effleuré. S'ouvre la porte de ma cellule. Un maréchal des Logis le demande de le suivre. Je crois qu'il s'agit, soit d'un énième interrogatoire…

A peine arrivé au bureau du commandant Tchinda, il me déclare : " On va te laisser partir". C'est ainsi que je suis remis en liberté. Les ténors de la presse, Pius Njawé, Séverin Tchounkeu, et bien d'autres, qui avaient décidé de faire un sit-in devant les services du Premier ministre cet après midi là, pour ma libération, transformeront leur manifestation en une fête, pour ma libération.

Mutations, jusque-là avait été un" journal de jeunes", qui cherchait sa voie. Avec cet épisode, il devenait la tête de proue du journalisme au Cameroun : Ce n'est point un hasard si six mois plus tard, en février 2002, c'est par Mutations qu'arrive un pas décisif : le quotidien. Mutations sera le premier quotidien privé du Cameroun.

C'était, la confirmation de ce qu'était à la toute entame, l'ADN de ce journal : un journal de journalistes, " vif dans le ton, sérieux dans la tenue, culturel dans la vision, iconoclaste dans les positions".