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Culture of Monday, 20 January 2020

Source: kamerkongossa.cm

Vrai-faux marabout: 'le jour où j’ai fait un bras de fer avec la sorcellerie'

Depuis que mon ami Valéry Ndongo passe sur les antennes de Canal+ je me suis remis à la télévision. Pour moi qui ai le culte de la zapette en horreur, le soulagement a été la découverte -comme l’autre découvrit un continent habité- de myCanal, la solution de Canal+ pour regarder des programmes en live ou replay sur ordi ou mobile.

C’est en parcourant le programme de ladite application que je suis tombé sur cet encart annonçant un programme dédié au business des sorciers et autres marabouts au Cameroun. Le résumé parle de lui-même:

Après lecture, j’ai souri. Parce que hein, le business des sorciers, je connais. Durant la première moitié des années 2000, j’étais étudiant à Yaoundé I. Notre pays était en pleine révolution. Boom numérique. Au rebut les VHS cultes, on était à l’ère du DVD, des VCD, des supports de lecture de contenus numériques compactés sur disquette et facilement exploitables grâce aux conteneurs entiers de lecteurs made In China, la patrie des nouveaux amis de notre Roi. Tuer l’ennui dans les cités estudiantines devint plus simple, pour le bonheur de nos portefeuilles rarement au niveau de nos envies de divertissement.

Un soir, un voisin, Moukori, un colosse faisant office de concierge de la cité, décide de nous inviter à une soirée « ninja ». La carte ne propose que des classiques.

Entrée : Le ninja blanc

Résistance : Ninja Condor 13

Dessert : Ninja Kids

Pendant le dessert, tout le monde s’endort. Il est 1h du matin.

Moukori, colosse à la vessie minuscule, se levant vers 2h pour faire miction, constate une chose ahurissante : le téléviseur a disparu. Scénario à la Agatha Christie : tous les invités de la soirée sont endormis dans les positions où le sommeil les a surpris, porte fermée à clé, clé dans la serrure, rien ni personne ne manque à l’appel, sauf le petit poste à tube cathodique.

Moukori le colosse n’est pas Poirot. Après des plaidoiries durant lesquelles chacun vante son honnêteté tout autant que la profondeur mythique de son sommeil, il apparaît qu’il sera compliqué d’obtenir le fin mot de l’histoire. N’écoutant que ses muscles, il retire la clé de la serrure, nous piégeant à l’intérieur : comme vous les étudiants là vous mentez bien, sachez que ma télé sort, vous sortez.

A l’aube, les voisins accourus convainquent Moukori que l’affaire là n’est pas simple. Au Cameroun, quand un problème n’est pas simple, il est compliqué, sauf qu’ici, la complication fait référence au mystique, au surnaturel, au paranormal même.

Un négociateur réussit à faire avancer le dossier à travers l’huis. Verdict: libère-les et allez chez le marabout!

Dangereux de discuter. Le bûcher n’est pas loin. Rationalisme, cartésianisme et bon sens en berne, nous nous mettons en route. Dix minutes de marche jusqu’à la grotte du druide diseur de vérités.

Une petite case à Obili, un petit vieux, maigre dont on se demande s’il a été propre un jour.

Le type ricane en nous regardant : « télé là va sortir ! ».

Il dévoile son incroyable méthode pour trouver le voleur : faire un bras de fer avec chacun de nous, après s’être ceint l’avant-bras d’une flopée de fétiches bariolés.

« Esprit là, il va bloquer main de celui qui a volé télé. Il va zamais baisser ma part de main ».

Je manque d’éclater de rire.

Un à un les suspects s’asseyent devant une table sale et un à un ils font une partie de bras de fer qu’ils gagnent en soupirant de soulagement.

« cé né pas lui qui a volé télé! »
Au fur et à mesure, mon sourire disparait. Je me rends compte que dans l’assistance, je suis le gringalet de service et en contemplant le sourire narquois du type, je comprends sa stratégie : il a tout misé sur moi. Perdre les autres combats, me battre moi et m’accuser injustement. Salem…

Effectivement, lors de mon tour, l’impensable se produit. Alors que je pensais pouvoir plaquer avec facilité le bras fatigué du petit vieux. Le type me surprend par une résistance pour le moins vigoureuse.

Euye!

J’appuie, rien. Je sors le rire de l’ami du héros de film qui sait qu’il va mourir mais fait comme s’il ne le savait pas. Le type en profite pour gagner encore des centimètres et je l’entends hurler tous azimuts :

« Ayiiiiiiiiiiiiiiii! lé voleur! Le voleur! esprits bloque lui! Zé lui ai attrapé! Donne télé là! Lé voleur!

Une sueur pimentée se met à ruisseler sur mon visage.

Télé là va sortir!
J’entends Moukori qui fait craquer ses phalanges dans mon dos. Je me demande in petto pourquoi mon père n’est pas un ancien ninja du genre Masashiwa Ngimbisnoki qui m’aurait appris l’art de la disparition dans un nuage de fumée.

Les autres étudiants enchaînent des « yéééé! » d’étonnement.

Je crois que c’est ça qui m’a énervé. La condescendance teintée de pitié..

J’ai senti la rage monter. Le vieux hurlait « télé là va sortir!!! », moi je gueulais « ça ne sort pas! ».

Remontée spectaculaire, il transpire.

Télé là va sortir!

Je hurle, les yeux injectés de sang : « ça ne sort pas!!! » et dans une dernière charge, mon bras maigre plaque la main du marabout contre la table. Le hemlè, La fameuse hargne, la détermination inflexible de mon peuple vient de me sauver.

Moukori n’a jamais revu sa télé.

Le marabout m’a innocenté mais conseillé de limiter l’usage des fétiches.

Entre les mois de février et de mars 2003, chaque fois que je passais dans les couloirs des cités du lieu-dit chez Papa Jean à Bonass, il y avait toujours un petit malin pour me lancer : « télé là va sortir »…

Je vais regarder le doc sur les sorciers et marabouts camerounais là sur Canal+. Ça ne m’étonnerait pas de reconnaître le petit vieux d’Obili. Vu son niveau à l’époque, il ne peut qu’être devenu président de la ligue des faux marabouts du pays, à moins d’avoir échoué à la fédé de bras de fer.

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