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Business News of Tuesday, 11 February 2020

Source: ecomatin.net

Révélations sur le réseau qui bloque la phase 2 de la Vision 2035 de Biya

Après un bilan mitigé du DSCE, le Cameroun devait entamer la mise en œuvre de ce deuxième Plan de développement depuis janvier dernier. Sauf que le document adopté en Conseil de cabinet le 22 novembre 2019 et transmis à la présidence de la République pour validation définitive. En attendant les grands axes de ce Plan de développement dévoilés par le Minepat.

Croissance du PIB : Les hypothèques à lever

Pour la période 2020-2030, le gouvernement entend « mettre en place les conditions favorables à l’accumulation de la richesse nationale et veiller à obtenir les modifications structurelles indispensables pour l’industrialisation du pays » a indiqué Alamine Ousmane Mey lors de la conférence annuelle des services centraux et déconcentrés du ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (Minepat), le 22 janvier dernier. « Il sera question, a-t-il précisé sur ce point, de porter le taux de croissance du PIB autour de 7 à 8% en moyenne sur la période 2020-2030 ; de porter le taux de croissance du secteur secondaire hors pétrole autour de 8% en moyenne sur la période ; de ramener le déficit de la balance commerciale de 8,8% en 2018 à environ 3% du PIB en 2030 ».

Sur la dernière décennie, les performances du Cameroun en matière de croissance du Produit intérieur brut (PIB), ont presque été toujours inférieures aux cibles annuelles prescrites par le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE), et considérées comme nécessaires pour l’émergence du pays à l’horizon 2035. Selon les statistiques officielles, la croissance réalisée par le Cameroun n’a été supérieure à la cible retenue par le DSCE qu’une seule fois, en 2010, où elle a été de 3,4%, alors que le DSCE ciblait 3%. Avec un taux de 4,5% en 2016 et 3,7% en 2017, la croissance du PIB réalisée n’a même pas atteint la moitié des objectifs (10,1% pour 2016 et 3,7% pour 2017) du DSCE. Le gouvernement devra donc veiller à ce que les mêmes facteurs contraignants ne contrarient l’atteinte de ses objectifs pour la décennie qui s’ouvre.

Le DSCE lui-même mettait déjà en garde contre ces facteurs contraignants en 2009. « Malgré la mise en œuvre du DSRP (Document de Stratégie pour la Réduction de la pauvreté, ndlr) de première génération pendant une période de cinq ans et demi, l’économie camerounaise n’a pas connu de changement structurel notable et continue de faire face à un certain nombre de défis qui pourraient empêcher l’atteinte des résultats escomptés) », prévenait le document qui ajoutait qu’« ainsi l’économie camerounaise demeure fragile et entravée par de graves lacunes structurelles, relatives notamment à la faible compétitivité du secteur productif et aux déficiences des facteurs de production clés que constituent les infrastructures et l’énergie ». Certes, sur ces deux derniers points, le Cameroun s’est doté de nouveaux équipements au cours de la décennie qui s’est achevée. Mais la croissance démographique aidant, ce capital physique a été « dilué », réduisant par la même occasion les gains de productivité qu’il induit. Ces « graves lacunes structurelles » avaient déjà contrarié l’atteinte des objectifs du DSRP, elles ont empêché l’atteinte de ceux du DSCE. Elles hypothèquent gravement l’atteinte de ceux du prochain Plan de développement et doivent être levées pour hisser le tissu productif national au niveau de la concurrence internationale.

Pauvreté : De 37,5% en 2014 à moins de 25% en 2030

Toujours selon le Minepat, le gouvernement s’attèlera aussi à « améliorer les conditions de vie des populations et leur accès aux services sociaux de base en assurant une réduction significative de la pauvreté et du sous-emploi ». « Ainsi, poursuit Alamine Ousmane Mey, il s’agira de ramener le taux de pauvreté de 37,5% en 2014 à moins de 25% en 2030 ; de ramener le sous-emploi de 77% en 2014 à moins de 50% en 2030 ; de porter l’Indice du capital humain de 0,36 en 2018 à 0,55 et l’Indice de Développement humain de 0,52 en 2016 à 0,70 en 2030 ». C’était déjà, là aussi, un des objectifs du Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi, à travers notamment sa stratégie de l’emploi, et notamment de l’emploi décent que le gouvernement entendait utiliser comme facteur-clé de redistribution équitable de la croissance.

En 2009, la situation de l’emploi au Cameroun était déjà préoccupante. « L’emploi au Cameroun est caractérisé par un faible taux de chômage9 (4,4%) au sens strict du terme, alors que le taux de chômage élargi qui reflète mieux le contexte camerounais se situe à environ 13%. Ce niveau de chômage masque cependant un sous-emploi dont le taux est de 75,8% », reconnaissait alors le gouvernement. De plus, toujours selon le gouvernement, cette situation s’était développée « de manière concomitante à un accroissement important du secteur informel qui emploie environ 90% de la population active occupée ».

« Cette dernière est estimée au Cameroun à environ huit millions de personnes dont moins de deux cent mille sont employées dans le secteur public, environ huit cent mille dans le secteur privé formel et le reste dans le secteur informel, y compris le monde rural. L’analyse de la situation du sous-emploi au Cameroun montre que le sous-emploi invisible qui comprend les actifs occupés dont le revenu est inférieur au SMIG11, représente 64,8% de la population active, tandis que le sous-emploi visible (11%) concerne les personnes travaillant involontairement moins que la durée légale hebdomadaire (40 heures par semaine) », constatait encore le gouvernement. L’objectif du DSCE était donc de « résorber complètement le sous-emploi visible et de maintenir le taux de chômage élargi à moins de 7% » à l’horizon 2020, grâce à une création nette de 495 mille emplois par an, sur la décennie 2010-2020.

Le gouvernement prévoyait aussi que le taux de pauvreté monétaire passerait de 39,9% en 2007 à 28,7 en 2020. « Sous les hypothèses du scénario de la vision, la cible des OMD (25%) serait atteinte en 2017. Sur la base des hypothèses de développement du secteur rural dans le scénario de référence, le pourcentage des enfants de moins de cinq ans présentant une insuffisance pondérale pourra se réduire à l’horizon de la stratégie pour se situer à 13,3% en 2015 et à 10,2% en 2020 », précisait le DSCE, qui annonçait en outre que ce pourcentage « pourrait approcher la cible des OMD (8%) à l’horizon 2020 ». Les performances, après 10 ans de mise en œuvre du DSCE, sont en retrait de ces objectifs. Le 16 janvier dernier, le gouvernement et le bureau national du Programme des nations unies pour le Développement (Pnud) ont rendu public le rapport national 2019 sur le développement humain au Cameroun.

Un document lucide sur l’état de la pauvreté, les inégalités et les exclusions au Cameroun. Selon ce rapport, 38 072 emplois ont été créés par an sur la période 2009- 2016, avec un secteur informel qui, en 2014 par exemple, fournissait jusqu’à 83% des emplois. Au chapitre de la pauvreté, ou mieux de l’extrême pauvreté, et toujours selon ce rapport, les régions de l’Extrêmenord, du Nord, du Nord-Ouest et de l’Adamaoua se distinguent par des taux de pauvreté « assez élevés ». « Dans l’extrême-Nord par exemple, le taux de pauvreté est passé de 56% en 2001, à près de 66% en 2007 et 74% en 2014 », constate le rapport 2019 sur l’indice de développement au Cameroun.

Changements climatiques : la contrainte supplémentaire

Selon Alamine Ousmane Mey, pour la deuxième phase de sa marche vers l’émergence en 2035, le gouvernement compte « renforcer les mesures d’adaptation et d’atténuation des effets des changements climatiques et la gestion environnementale pour garantir une croissance économique et un développement social durable et inclusif », avec une attention « toute particulière » aux inondations récurrentes dans les régions septentrionales du pays et les grandes villes du pays surtout Yaoundé et Douala. De fait, la nature se fait de moins en moins accommodante vis-à-vis du Cameroun.

Le bilan, pour la seule année 2019, est très lourd. Dans la nuit du 12 au 13 août 2019, les populations de l’arrondissement de Vélé, dans la région de l’ExtrêmeNord, ont été surprises par une brusque montée des eaux : inondations, déplacements, recasements s’en sont suivis. Globalement, et selon les chiffres de l’ONG « Solidarités international », 40 000 personnes ont été directement affectées par les inondations, dont 20 000 seulement dans le département du Logone et Chari. Notre confrère « Villes et Communes » a quant à lui assuré avoir dénombré 100 000 sinistrés suites à ces inondations dans les zones de Zina, Maga et Kaï-Kaï. A Ngouache, dans la région de l’Ouest, un éboulement de terrain survenu dans la nuit du 28 au 29 octobre 2019 a tué 42 personnes. Au-delà de la très vive émotion que ces catastrophes naturelles provoquent dans l’opinion publique, c’est leur bilan humain et matériel avec ses conséquences pour l’économie qui préoccupe : pertes en vies humaines et donc réduction de la population active ; destruction de patrimoines et mobiliers et immobiliers, destructions d’exploitations agricoles…

« Avec une agriculture essentiellement pluviale, plus de 50% de la population active est vulnérable aux effets du changement climatique (sècheresse, inondations).

La partie septentrionale est reconnue comme étant une zone au climat très rude avec une pluviométrie en dessous de 500 mm, erratique et mal répartie dans le temps et dans l’espace », explique le rapport 2019 sur l’IDH au Cameroun. « Dans un tel contexte, la production agricole et la production pastorale sont négativement affectées avec une baisse de la productivité liée aux inondations fréquentes », poursuit le rapport qui constate aussi qu’« à l’Ouest du Cameroun, l’assèchement de nombreux points d’eau, le problème d’accès à l’eau au sein de nombreuses régions devient de plus en plus invivable», et qu’ «au Sud, on observe une baisse de la productivité ». La prise en compte des conséquences économiques des changements climatiques dans la stratégie de croissance du gouvernement pour la décennie qui s’ouvre est en soi, une grande avancée.

Ce facteur contraignant n’avait pas été pris en compte au chapitre des risques liés à la mise en œuvre du DSCE. L’on sait aujourd’hui que cette analyse des risques ne fut pas optimale. Du reste, la démarche du Cameroun en cette matière est cohérente avec les analyses du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque africaine de Développement (BAD) qui ont inscrit, dans leurs récents documents respectifs sur les perspectives de l’économie mondiale et en particulier des économies africaines, les changements climatiques au rang des grandes menaces qui pèsent sur la production et donc sur la croissance. Reste à savoir quelle sera la stratégie sectorielle du gouvernement dans ce domaine, et comment entent-il la financer. La stratégie de développement pour la période 2020-2030 est aussi attendue pour cela.

Gouvernance : un défi herculéen…

« Améliorer la gouvernance pour renforcer la performance de l’action publique en vue de l’atteinte des objectifs de développement. Il s’agira notamment de poursuivre les réformes nécessaires à l’amélioration du fonctionnement des institutions, et d’accélérer la mise en œuvre de la décentralisation ». Lorsque le 22 janvier dernier il énonce cet objectif au titre des axes stratégiques du développement du Cameroun entre 2020 et 2030, Alamine Ousmane Mey, qui avant d’aller au Minepat avait déjà dirigé le ministère des Finances dont les réalités souterraines figurent probablement le mieux – et ce malgré l’incessant combat des Top et Middle Management successifs de ce ministère – les problèmes de gouvernance du Cameroun, connaît, comme peu, y compris dans le gouvernement, le poids réel de chaque mot ainsi prononcé.

Et il sait aussi, combien ces problèmes sont vertigineux et asphyxiants pour l’économie nationale. En 2009, la question de la gouvernance de l’Etat avait déjà été identifiée comme l’un des piliers incontournables de la Stratégie du Gouvernement pour la Croissance et l’Emploi : gouvernance économique, politique, administrative… l’Etat, son administration et son gouvernement, étaient programmés pour subir une véritable opération chirurgicale en 10 ans : renforcement de l’Etat de droit et de la sécurité des personnes et des biens ; amélioration de l’environnement des affaires ; renforcement de la lutte contre la corruption et les détournements de fonds ; amélioration de l’information et du contrôle citoyen de la gestion des affaires publiques…En 10 ans, de louables efforts ont produit des résultats significatifs, à l’instar de l’accélération de la mise en œuvre de la décentralisation. Mais ce qu’il reste à faire pour arrimer cet Etat aux exigences du monde et de l’économie modernes relève de l’effort herculéen.

Le Centre d’analyses et de recherches sur les politiques économiques et sociales (Camercap-parc) a récemment rendu publics les résultats de l’étude qu’il a menée sur l’« (in)efficacité de la programmation budgétaire au Cameroun », dont le premier volume porte sur le budget d’investissement public. Ce rapport indique qu’« en 10 ans, de 2010 à 2019, le Cameroun a programmé en investissement public (BIP), environ 11 mille milliards Fcfa, soit environ la moitié de l’ensemble des richesses produites (Produit Intérieur Brut) au Cameroun » et qu’« à partir de 2013, la barre psychologique des 1000 milliards Fcfa de dotation budgétaire destinée à l’investissement a été dépassée ». Mais, cette politique budgétaire volontariste a-t-elle eu un impact conséquent aux plans économique et social ? « Le constat fatal est qu’au terme d’un exercice budgétaire, le BIP n’est pas visible dans son concept de Formation Brute de Capital Fixe. Pour un exercice budgétaire ayant consacré 1000 milliards Fcfa de BIP, on devrait pouvoir montrer du doigt une réalisation forte ; ainsi sur 5 ans, voire 10 ans, le stock constitué devrait être significatif et non pas à chercher dans les écritures comptables », répond le Camercap-parc.

Le Think Tank associé au ministère en charge de l’Economie pointe en premier lieu le « saupoudrage ». « C’est une perte volontaire de ressources et une promotion de l’inefficacité sous le couvert d’une répartition géographique. Non seulement cet investissement est nul, voire négatif, mais il entretient la logique du détournement des ressources publiques à ciel ouvert avec un émiettement des petits gestionnaires ». Le Camercap-parc accuse aussi les commissions de passation des marchés jugées « budgétivores », la corruption qui « joue la résistance », mais surtout l’inefficience de la ventilation du BIP, dont jusqu’à 8,48% des ressources sont affectés à la rubrique « divers et imprévus », au lieu des 2% à 3% consacrés par les normes budgétaires, et surtout devant les dépenses de production et de commerce, qui reçoivent 8,44% des ressources du même BIP.

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