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Business News of Wednesday, 30 December 2020

Source: lemonde.fr

Portrait: Philippe Simo, retour gagnant au Cameroun

Il est en tee-shirt et en sueur à près de 7 000 km de Paris. Sur WhatAspp, Philippe Simo fait visiter, sous un soleil cuisant, sa ferme de Douala, au Cameroun. Ici, un bâtiment qui abrite 10 000 poulets, plus loin, des bassins piscicoles destinés à l’élevage de silures ; près des palmiers, une culture sous serre où pousse tomates, piments, aromates et fraises. Son sourire immuable – et la connexion n’y est pour rien – trahit sa fierté d’être le patron de cette exploitation de 17 hectares.


Il a acheté ce terrain, il y a près de dix ans, pour y développer une agriculture biologique. Pourtant, ce consultant industriel de 35 ans, qui a travaillé longtemps dans le nucléaire, le gaz et le pétrole après des études d’ingénieur en France, ne connaissait pas grand-chose au secteur. Mais, à force de voir la Chine ou d’autres puissances étrangères, acquérir massivement des terres agricoles dans son pays natal, il s’est dit : « S’ils achètent, c’est que personne ne le fait. Pourquoi pas moi ? ».

Oui, pourquoi pas. « Au Cameroun, j’achète en moyenne l’hectare [10 000 m2] 15 000 euros. Avec cette somme, tu ne peux même pas acheter 1 m2 dans certains quartiers de Paris », ironise-t-il. Le Cameroun est encore loin de l’autosuffisance, et a prévu, par exemple, d’importer cette année 900 000 tonnes de blé. « Les productions des Chinois ne sont pas destinées aux Camerounais mais à la Chine », insiste-t-il. Alors, il veut produire local pour vendre ses récoltes sur les marchés du pays, de Douala à Makary, dans la région de l’Extrême-Nord. Et un jour, peut-être, dans toute la sous-région.


Pas besoin d’engager des fortunes

L’entrepreneur a aussi eu l’idée de proposer à la diaspora africaine qui vit en France, mais aussi ailleurs en Occident de répliquer son modèle. « Je leur dis : venez faire ce que je fais, répète-t-il. C’est possible, je peux vous accompagner. » Il y a deux ans et demi, Philippe Simo a lancé une entreprise et un site au nom qui sonne comme un slogan publicitaire : Investir au pays. Ce concept s’est fait connaître sur les réseaux sociaux atteignant aujourd’hui 377 000 abonnés sur sa chaîne YouTube, plus de 56 000 sur Instagram et près de 330 000 sur Facebook.

Le Franco-Camerounais s’y met en scène pour démystifier la mauvaise réputation de l’Afrique et répéter qu’elle n’est pas une cause perdue pour les affaires. « Tout le monde croit au potentiel de l’Afrique, sauf les Africains », assène-t-il. Lui cherche, au contraire, à mettre en avant les « opportunités économiques » qu’elle peut offrir à ses lointains enfants. Afin de contribuer au développement du continent et « rééquilibrer » au passage « la balance commerciale » des pays africains.


Son discours est rôdé, séduisant, comme celui d’un commercial aguerri. Philippe veut vendre une Afrique où possibilités rimerait avec rentabilité. Il aimerait rendre à l’Afrique ses « cerveaux » qui ont fui le continent pour l’Occident en répétant le même message : « C’est à nous de développer nos pays. Il ne faut pas attendre après l’AFD ou le FMI [Agence française de développement et le Fonds monétaire international] ! »

Assis à l’ombre d’une serre en cours de construction, il présente l’un de ses employés. Pouvoir salarier des compatriotes est son autre fierté. Certes la main-d’œuvre est bon marché (55 euros le salaire minimum au Cameroun), « mais, avec 100 euros, vous pouvez rémunérer quelqu’un en lui payant son assurance maladie voire son logement, c’est cette mentalité-là que la diaspora doit amener au continent », explique-t-il.

Philippe Simo se sent aujourd’hui bien plus « utile » que quand il était consultant pour Areva ou EDF. La mission d’« investir au pays » est de pousser la diaspora à avoir un double impact au pays d’origine « avec peu de choses » : le premier sur l’économie locale avec des embauches, le second en contribuant à aider les familles. Cette diaspora envoie déjà beaucoup d’argent au continent : 10 milliards d’euros expédiés chaque année rien que depuis la France. Mais, pour son projet, il vise avant tout celle qui a de « l’épargne » et qui souhaite investir. Et pour cela, pas besoin d’engager des fortunes.

Poisson ou poulet

Pour accompagner ceux qui veulent tenter l’aventure, il propose des formations payantes. Il suggère de miser notamment sur… l’élevage de poulet, « l’un des business les plus rentables que l’on puisse lancer en Afrique avec un faible budget », estime-t-il. Avec 2 400 euros pour l’achat de 500 poussins, la location d’un bâtiment et son « accompagnement », il promet une rentabilité pouvant atteindre jusqu’à 30 % en quarante-cinq jours. Le poisson est aussi une bonne affaire, assure-t-il. Avec le même montant, « tu peux lancer un business et embaucher du personnel. Que peux-tu faire avec cette somme en France ? »

Dans ses formations, Philippe Simo dit raconter « les réalités de l’Afrique », « les arnaques » aussi car « beaucoup qui sont nés en France les ignorent » ; alerter sur les erreurs à ne pas commettre comme celle de « déléguer » son affaire aux parents. Il propose d’épauler et de sécuriser le business du futur entrepreneur dans divers secteurs : l’agroalimentaire évidemment, mais aussi l’immobilier ou les études de marché.

Présent au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en France, et bientôt au Sénégal, ce trentenaire fringuant a conscience qu’il peut paraître « beau parleur ». Pour éviter tout malentendu, il fait signer les contrats en droit français dans ses bureaux en proche banlieue parisienne et parle régulièrement de sa ferme – « vitrine de son savoir-faire » – sur YouTube. Tout cela dans un but de créer de « la confiance ». « Je connais la crainte de la diaspora : se faire voler. Il y a eu beaucoup d’abus », confie-t-il.

Philippe Simo est convaincu qu’« investir au pays » prendra de l’ampleur car « la notion de retour aux sources est de plus en plus présente, surtout chez ceux qui vivent en France ». En deux ans, 4 000 clients ont payé une formation et 500 personnes sont en « phase de réalisation », affirme-t-il. Pour lui, « c’est une petite révolution silencieuse ».