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Sports News of Wednesday, 10 June 2020

Source: infomigrants.net

Thierry Futeu : la success-story du migrant camerounais devenu rugbyman en France


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Parti tenter sa chance au Maroc pour vivre du rugby, le Camerounais Thierry Futeu a finalement réussi à entrer en Espagne clandestinement, au terme d'un périple de neuf mois. Ce joueur de 24 ans fait désormais partie de la sélection nationale espagnole et évolue dans le championnat professionnel français.

"Ce jour là , je ne vais jamais l'oublier" : Thierry Futeu a le sourire lorsqu'il prononce la date du 28 mai 2014. Elle marque son arrivée sur le territoire espagnol après un long voyage à travers l'Afrique, du port camerounais de Douala, sa ville natale, à l'enclave espagnole de Melilla située sur la côte nord de l'Afrique, juste au dessus du Maroc. Thierry a 18 ans lorsqu'il décide de se lancer dans un périple vers le Nord du continent, dans le but de rejoindre un ami qui affirme être payé au Maroc pour jouer au rugby. Thierry a été sélectionné avec les moins de 20 ans du Cameroun et il aspire à une carrière de joueur professionnel. Or, c'est impossible au Cameroun où le rugby est amateur.

Thierry Futeu a grandi dans un quartier de Douala où la délinquance est forte et les bagarres fréquentes. "J'étais moi même très turbulent", confie à InfoMigrants ce jeune homme assez réservé. "Dans ma bande d'amis, j'étais le plus faible physiquement et je me faisais souvent bastonner. Ça m'a beaucoup aidé de me mettre au rugby". Il est collégien lorsqu'un copain l'amène dans un club de rugby de Douala. Il tombe amoureux de ce sport et apprécie les valeurs de combat et de respect qui en font son essence. Les entraîneurs savent le cadrer et lui donnent envie de pratiquer cette discipline, malgré l'opposition de son père qui préférerait le voir faire des études.

Fin août 2013,Thierry s'engage dans un voyage incertain qui durera trois mois. Il ment à ses parents en prétextant un déplacement sportif prévu pour durer un week-end. Muni de sa carte d'identité et de ses maigres économies, il prend la direction du Nigeria, puis du Niger, de l'Algérie et enfin du Maroc. En cours de route, il appelle sa famille pour la rassurer et lui demander une aide financière. Thierry doit payer les transports, les passeurs, sa nourriture...

"C'était vraiment très dur et j'ai même pensé renoncer à un moment", confie ce jeune homme qui aura bientôt 25 ans. D'autant qu'il découvre au Maroc que le rugby ne nourrit pas son ami qui tente, en vain, de poursuivre sa route en Europe. Un défi que Thierry décide de relever à son tour. Pendant six mois, il se débrouille pour survivre au Maroc, en effectuant notamment des petits travaux, et a la chance d'être soutenu par une famille marocaine bienveillante.
Un clandestin dans une équipe de policiers
Son seul but devient alors de réussir à franchir les trois barrières de sept mètres qui l'empêchent d'entrer dans l'enclave de Melilla. Après deux tentatives ratées, il parvient enfin, le 28 mai 2014, à pénétrer sur le sol espagnol en même temps que plusieurs centaines de migrants. Il garde de cette nuit-là un sentiment de panique et d'affolement. Un chaos qui a pris fin une fois à l'abri dans le Centre d'accueil temporaire pour immigrés (CETI) de Melilla.

Ce rugbyman aux épaules carrées n'élude pas les souffrances endurées pendant cette épopée de neuf mois ponctuée d'agressions et de privations. "Si j'avais su ce qui m'attendait, jamais je ne l'aurais fait", lâche Thierry. Et il déconseille d'ailleurs à tous ceux qui lui demandent des informations d'essayer d'emprunter la même voie. "Des gens m'ont écrit sur les réseaux sociaux pour savoir si je pouvais leur dire comment j'ai fait. Ils voient que j'ai réussi mais ils ne voient pas ce que j'ai dû traverser. C'est pour cela que je n'aime pas trop parler de mon arrivée en Europe. J'ai peur que cela donne envie de suivre le même chemin".

À Melilla, Thierry a retrouvé le plaisir de rejouer au rugby dans le camp du CETI où il prend également des cours d'espagnol. Pris en charge par l'ONG "Movimiento por la Paz", il rejoint Madrid et se met en quête d'un club. Le premier à l'accueillir est celui des Barbarians Madrid Rugby qui rassemble de nombreux expatriés amateurs d'ovale. Il rejoint ensuite un club de rugby à XIII, Custodians Rugby League, dans laquelle il a la surprise de découvrir que nombre des joueurs sont policiers. Il leur avoue qu'il est sans papiers et leur raconte son histoire. Ses nouveaux coéquipiers le reçoivent à bras ouverts et lui offrent même leur protection. "Ils m'ont dit que je pouvais les appeler en cas d'arrestation", explique Thierry.

Le dynamisme et la force de ce joueur ne passent pas inaperçus dans le milieu rugbystique espagnol. Le Club Alcobendas Rugby, basé dans la communauté de Madrid, propose à Thierry de faire un essai. Il n'a aucun mal à le convaincre de ses qualités sportives. Il retrouve alors le rugby à XV et découvre l'élite du championnat espagnol. Au bout de trois saisons, avec des papiers en poche, il devient éligible pour la sélection nationale qui veille sur cette pépite. Le 17 mars 2019, Thierry Futeu affronte l'Allemagne sous les couleurs de l'Espagne. La sélection ibère figure parmi les 20 meilleures sélections de la planète et a participé à une Coupe du monde en 1999, tandis que le Cameroun se trouve autour de la centième place. "C'était une occasion incroyable pour moi de rejoindre la sélection espagnole", explique Thierry Futeu, alors contraint de tirer un trait sur son désir de représenter un jour le Cameroun.
Un parcours inespéré
La bonne étoile a continué de briller pour lui puisque ce joueur a été repéré par plusieurs grands clubs européens et qu'il a signé, en juin 2019, un contrat professionnel au Stade français Paris, l'un des plus titrés du championnat français. Au cours de la saison 2019-2020, il a disputé plusieurs matchs en Top14 et coupe d'Europe et il a joué quatre rencontres avec la sélection espagnole. Jusqu'à ce que la pandémie de coronavirus ne vienne y mettre un terme. "Je n'ai jamais cru que je pourrais en arriver là", reconnaît-il, installé à la terrasse d'un café du 16e arrondissement où se trouvent les installations du Stade français Paris.

En quittant Douala au mois d'août 2013, Thierry Futeu n'imaginait pas qu'il découvrirait un jour le rugby professionnel européen. Il s'est bien sûr forgé un incroyable mental au fil de ces années difficiles passées loin des siens. Il préfère cependant insister sur la chance qui l'a toujours accompagnée. "Je sais ce que j'ai vécu, où j'ai dormi et ce que j'ai mangé pour survivre. Mais beaucoup de gens m'ont aidé et je n'aurais pas réussi sans eux", lâche-t-il modestement. Dans les différents clubs où il est passé, il n'a jamais ressenti de rejet lié à sa couleur de peau ou son parcours de clandestin. Il a toutefois pris garde de ne pas trop détailler son parcours de vie, afin d'être considéré comme tous les autres joueurs.

La prochaine étape de sa carrière sportive est prévue dans le sud de la France, au sein de l'US Carcassonne dont Thierry Futeu doit porter le maillot la saison prochaine, son contrat avec le Stade français n'allant pas à son terme. Dans le championnat professionnel de deuxième division (pro D2), il entend continuer à progresser en tant que pilier gauche, un poste qu'il a découvert tardivement. Ce solide gaillard de 115 kilos nourrit aussi le rêve de retrouver le plus vite possible le meilleur niveau français et de pouvoir disputer avec l'Espagne la prochaine Coupe du monde qui aura lieu en 2023 en France. Et il a également le projet de s'investir dans le rugby camerounais en aidant les pratiquants de ce sport ou bien en créant un jour sa propre école de rugby.

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