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BBC Afrique of Tuesday, 3 August 2021

Source: www.bbc.com

Médecine : un étudiant nigérian choqué de voir le corps d'un ami en cours d'anatomie

Un étudiant nigérian choqué de voir le corps d'un ami en cours d'anatomie Un étudiant nigérian choqué de voir le corps d'un ami en cours d'anatomie

Dans notre série de lettres d'écrivains africains, la journaliste et romancière nigériane Adaobi Tricia Nwaubani parle de la réalité troublante qui se cache derrière certains des corps "non réclamés" envoyés aux écoles de médecine du pays.

Enya Egbe, étudiant en médecine, s'est enfui de son cours d'anatomie en pleurant après avoir été dérangé par le cadavre sur lequel on lui avait demandé de travailler.

Ce n'était pas la réaction dédaigneuse d'un jeune homme naïf.

Le jeune homme de 26 ans se souvient encore très bien de ce jeudi après-midi, il y a sept ans, à l'université de Calabar, au Nigeria, où il s'est réuni avec ses camarades de classe autour de trois tables sur lesquelles était disposé un cadavre.

Quelques minutes plus tard, il a crié et s'est enfui.

Le corps que son groupe s'apprêtait à disséquer était celui de Divine, son ami depuis plus de sept ans.

"On allait en boîte ensemble", m'a-t-il dit. "Il y avait deux impacts de balles sur le côté droit de sa poitrine".

Oyifo Ana était l'un des nombreux étudiants qui ont couru après M. Egbe et l'ont trouvé en pleurs dehors.

"La plupart des cadavres que nous utilisions à l'école comportaient des balles. Je me suis sentie si mal quand j'ai réalisé que certaines des personnes n'étaient peut-être pas de vrais criminels", explique Mme Ana.

Elle ajoute qu'un matin, tôt, elle avait vu une camionnette de police chargée de corps ensanglantés à leur école de médecine, à laquelle était rattachée une morgue.

M. Egbe a envoyé un message à la famille de Divine qui, en fait, s'est rendue dans différents postes de police à la recherche de leur parent après que celui-ci et trois amis aient été arrêtés par des agents de sécurité alors qu'ils rentraient d'une soirée.

La famille a finalement réussi à récupérer le corps de Divine.

La découverte choquante de M. Egbe a mis en évidence à la fois le manque de cadavres disponibles au Nigeria pour les étudiants en médecine et ce qui peut arriver aux victimes de violences policières.

Entre le 16e et le 19e siècle, différentes lois au Royaume-Uni ont accordé les corps des criminels exécutés aux écoles de médecine - une punition qui a également fait avancer la cause de la science.

Au Nigeria, une loi actuelle remet aux écoles de médecine les "corps non réclamés" dans les morgues du gouvernement. L'État peut également s'approprier les corps des criminels exécutés, bien que la dernière exécution ait eu lieu en 2007.

Plus de 90 % des cadavres utilisés dans les écoles de médecine nigérianes sont des "criminels tués par balle", selon une étude publiée en 2011 dans la revue médicale Clinical Anatomy.

En réalité, cela signifie qu'il s'agit de suspects abattus par les forces de sécurité. Leur âge est estimé entre 20 et 40 ans, 95 % sont des hommes, et trois sur quatre appartiennent à la classe socio-économique inférieure. Il n'y a aucun don de corps.

"Rien n'a changé dix ans plus tard", explique Emeka Anyanwu, professeur d'anatomie à l'université du Nigeria, qui a cosigné l'étude.

'Service d'ambulance'

L'année dernière, le gouvernement nigérian a mis en place des commissions d'enquête judiciaire dans différents États pour enquêter sur les allégations de brutalités policières.

Cette mesure faisait suite aux manifestations #EndSars, déclenchées par la vidéo virale d'un autre jeune homme prétendument abattu par l'escouade spéciale anti-braquage (Sars) de la police dans l'État du Delta (sud du pays).

De nombreuses personnes qui ont témoigné devant les commissions ont parlé de proches arrêtés par des agents de sécurité et qu'on n'a jamais revus.

Dans la plupart des cas, la police s'est défendue en affirmant que les personnes disparues étaient des voleurs armés tués lors d'un échange de coups de feu, tandis que le porte-parole de la police, Frank Mba, m'a dit qu'il n'avait connaissance d'aucun cas où la police aurait abandonné des corps dans des laboratoires d'anatomie ou des morgues.

Dans un témoignage écrit présenté à la commission judiciaire de l'État d'Enugu, Cheta Nnamani, commerçant de 36 ans, affirme avoir aidé les agents de sécurité à se débarrasser des corps de ceux qu'ils avaient torturés ou exécutés pendant les quatre mois où il a été détenu par le Sars en 2009.

Il raconte qu'une nuit, on lui a demandé de charger trois cadavres dans une camionnette, une tâche connue dans le jargon des détenus sous le nom de "service d'ambulance".

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La police l'a ensuite enchaîné à l'intérieur et l'a conduit à l'University of Nigeria Teaching Hospital (UNTH), situé à proximité, où M. Nnamani a déchargé les corps. Ils ont été emmenés par un employé de la morgue.

M. Nnamani m'a dit qu'il avait ensuite été menacé de subir le même sort.

Dans la ville d'Owerri, au sud-est du pays, la morgue privée de l'hôpital Aladinma a cessé d'accepter les corps de criminels présumés, car la police fournissait rarement des pièces d'identité ou prévenait les proches des défunts.

La morgue se retrouvait donc coincée avec les frais d'entretien des corps non réclamés, jusqu'à ce que, toutes les quelques années, le gouvernement finisse par autoriser les enterrements collectifs.

"Parfois, la police essaie de nous forcer à accepter les corps, mais nous insistons pour qu'ils soient emmenés dans un hôpital public", explique Ugonna Amamasi, administrateur de la morgue.

"Les morgues privées ne sont pas autorisées à donner des corps aux écoles de médecine, mais les morgues publiques le peuvent", ajoute-t-il.

Des proches laissés dans l'ignorance

Un avocat principal, Fred Onuobia, souligne que les proches avaient le droit de récupérer les corps des criminels exécutés légalement.

"Si personne ne se présente après un certain temps, les corps sont envoyés dans des hôpitaux universitaires", précise l'avocat.

Mais la situation est pire dans le cas des exécutions extrajudiciaires, car les proches n'ont jamais connaissance des décès ou sont incapables de localiser les corps, ajoute-t-il.

Ce n'est finalement que par hasard que la famille de l'ami de M. Egbe, Divine, a pu lui offrir une sépulture digne de ce nom.

L'association nigériane des anatomistes fait maintenant pression pour que la loi soit modifiée de manière à ce que les morgues obtiennent l'historique complet des corps donnés aux écoles, ainsi que le consentement des familles.

La loi définira également les moyens d'encourager les gens à faire don de leur corps à la science médicale.

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"Il y aura beaucoup d'éducation et de plaidoyer pour que les gens puissent voir que si je fais don de mon corps, ce sera pour le bien de la société", indique le responsable de l'association, Olugbenga Ayannuga.

Quant à M. Egbe, il a été tellement traumatisé par la vue du corps de son ami qu'il a abandonné ses études pendant des semaines, imaginant Divine debout devant la porte chaque fois qu'il essayait d'entrer dans la salle d'anatomie.

Il a fini par obtenir son diplôme un an après ses camarades de classe et travaille aujourd'hui dans un laboratoire hospitalier de l'État du Delta.

La famille de Divine a réussi à obtenir le licenciement de certains des policiers impliqués dans son assassinat - une justice bien maigre, mais qui reste supérieure à celle que connaissent de nombreux autres Nigérians dont les proches ont été victimes de violences policières et qui auraient pu se retrouver dans les écoles de médecine du pays.