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BBC Afrique of Wednesday, 28 July 2021

Source: www.bbc.com

Le commerce du sexe et la chirurgie esthétique au Mexique

Le commerce du sexe et la chirurgie esthétique au Mexique Le commerce du sexe et la chirurgie esthétique au Mexique

L'État de Sinaloa, dans l'ouest du Mexique, abrite le cartel de la drogue le plus puissant et le plus sanglant du pays. L'argent qu'il génère a laissé son empreinte sur les relations entre les narcotrafiquants et les jeunes femmes - et a alimenté une obsession locale pour la chirurgie plastique.

Sur le bureau de sa clinique, dans la ville de Culiacan, le docteur Rafaela Martinez Terrazas a une pile de demandes de clients potentiels - des femmes qui veulent être opérées. La plupart d'entre elles demandent des interventions liées à ce que l'on appelle la "narco-esthétique".

"Une taille plus petite et définie... Des hanches plus larges avec de plus grosses fesses... S'agissant des seins, ils sont généralement gros", explique Mme Martinez.

Une femme présentant cette silhouette hyperféminisée et exagérée est souvent appelée la buchona au Mexique - surtout si elle a un goût pour les articles de marque flashy et a un narco-amant.

"L'âge moyen de mes patientes se situe entre 30 et 40 ans. Mais très souvent, des femmes beaucoup plus jeunes viennent - même des mineures de moins de 18 ans. Elles sont en compétition les unes avec les autres - qui a le plus beau corps, ou la plus petite taille", explique le médecin.

Les femmes et les adolescentes peuvent venir en consultation avec leur mère ou leurs amis. D'autres arrivent avec un homme, ou seules.

"Souvent, elles viennent avec un petit ami qui paie l'opération. Et plusieurs hommes m'appellent pour me dire : 'Hé, docteur, je vais vous envoyer une fille à opérer'", révèle Rafaela Martinez Terrazas.

"Une de mes filles vient vous voir. Maintenant, docteur, vous savez ce que j'aime. Ne faites pas attention à ce qu'elle dit, c'est pour cela que je vous paie", a dit un homme à Mme Martinez.

"Je lui ai dit de régler ça avec elle, parce que lorsque le patient sera dans ma salle d'opération, c'est elle qui prendra les décisions."

Qu'est-ce que "la buchona" ?

  • L'origine du terme est contestée, mais il est utilisé pour désigner un look qui comprend une silhouette en sablier améliorée par la chirurgie, des vêtements tape-à-l'œil et des accessoires coûteux.
  • Les narcotrafiquants préfèrent les copines "buchona" - mais de nombreuses femmes, qui adoptent ce style, le font simplement parce qu'il est à la mode, et non parce qu'elles ont des liens avec le trafic de drogue.
  • Le look de Kim Kardashian (ci-dessus) a parfois été qualifié de buchona.
Cet homme a envoyé une trentaine de femmes se faire opérer par Rafaela Martinez. À environ 6 500 dollars (environ 3,7 millions de francs CFA) pour une lipo-sculpture, les interventions ne sont pas bon marché. Souvent, le paiement se fait en espèces.

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"Évidemment, dans ces cas-là, l'argent provient du trafic de drogue. J'avais l'habitude de dire : 'C'est pas du tout bon'. Maintenant, ce n'est pas que j'ai changé d'avis, mais je n'y pense plus autant avant d'opérer. C'est parce que l'économie ici à Sinaloa - restaurants, bars, hôpitaux - dépend du trafic de drogue", dit Mme Martinez.

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Elle essaie de conseiller les femmes dont l'opération est payée par un amant. "Je demande à la patiente si elle est d'accord avec l'opération qu'il veut lui faire subir. Parfois, elles disent : 'C'est bon, c'est comme il veut'. Et je leur explique qu'après un certain temps, il ne sera plus leur petit ami, mais que leur corps sera le leur pour le reste de leur vie. Elles doivent donc choisir ce qu'elles veulent - et non ce qu'il veut."

Dans son cabinet de consultation, la médecin voit les preuves de liaisons semi-contractuelles, souvent temporaires, entre hommes et femmes. Des relations personnelles qui, à Sinaloa, ont été façonnées - certains diraient mal façonnées - par le trafic de drogue.

"Pour un narcotrafiquant, c'est vraiment important d'avoir une belle femme à ses côtés... C'est comme le prototype de chaque narcotrafiquant", dit Pedro (un nom d'emprunt).

Pedro est un homme d'une trentaine d'années, bien bâti, qui ne souhaite pas dévoiler son identifié. Il se décrit comme un entraîneur personnel et évolue dans les milieux du trafic de drogue à Sinaloa.

"Les hommes sont en compétition les uns avec les autres pour les femmes. Votre femme est quelqu'un qui sera à la maison pour s'occuper de vos enfants. Les autres femmes que tu as sont plutôt des trophées", dit Pedro.

Emma Coronel Aispuro, épouse du tristement célèbre ancien chef du cartel de Sinaloa, Joaquín "El Chapo" Guzmán, a plaidé coupable en juin à Washington DC de complicité de trafic de drogue et d'une série d'autres accusations. Elle aurait rencontré Guzmán quand elle était adolescente, lors d'un concours de beauté à Durango, au Mexique, en 2007. Elle aurait accepté de l'épouser le même jour…

"Les hommes sont motivés par la convoitise - pour les grosses fesses et les gros seins. Plus que tout, c'est de la convoitise", dit Pedro, qui a payé la chirurgie plastique de deux femmes.

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Selon lui, il arrive que quelqu'un que vous connaissez vous dise : "Mon amie veut se faire refaire les seins, les fesses ou le nez. Elle cherche un sponsor." Et si vous êtes attiré par elle, alors vous vous proposez d'être son parrain ou sa marraine. Et le marché est conclu.

Selon Pedro, une femme peut vous dire : "D'accord, mon corps est à toi pendant six mois si tu paies l'opération."

Et ces contrats informels ne concernent pas seulement la chirurgie.

Les 'parrains'

"Souvent, si une femme n'est pas la fille d'une personne ayant des moyens, elle cherche un petit ami qui puisse la soutenir. L'accord peut donc porter sur des choses comme une voiture, une maison, de l'argent ou des articles de luxe", raconte-t-il.

À Sinaloa, où la pauvreté sévit et où la vie est précaire en raison de la présence de très nombreux groupes armés, un "parrain" peut apporter à une femme non seulement du confort, mais aussi une protection.

C'est ce que recherchait Carmen (encore une fois, ce n'est pas son vrai nom) lorsqu'elle a conclu un pacte avec un narcotrafiquant. Elle vit à Culiacan, la plus grande ville de Sinaloa, mais vient d'une région rurale pauvre, où, enfant, elle avait souvent faim.

"Je voulais une vie que ma famille ne pouvait pas me donner à cause de la pauvreté, dit-elle. Alors, quand j'avais 16 ans, j'ai dit à ma mère que j'allais vivre toute seule. Je me souviens que ma grand-mère m'a dit : 'Mais tu n'es qu'une enfant, qu'est-ce que tu vas faire ?' Et j'ai répondu : 'J'ai des mains et des pieds, et je suis intelligente. Je peux travailler'".

Carmen a déménagé à Culiacan et s'est installée dans l'une des nombreuses familles liées au crime organisé. Mais dans cette maison, elle a été agressée sexuellement. Carmen a tenté sa chance et s'est confiée à un homme qu'elle a rencontré.

"Il a vu que j'avais très peur et il m'a dit : 'Prends mon numéro'. J'ai trouvé le courage de quitter cette maison, et j'ai gardé le contact avec lui."

La relation est devenue sexuelle.

"Il m'a dit : 'Tu es une fille, tu es seule et tu n'as personne pour te protéger à Culiacan, une ville dangereuse. Je serai ton parrain.' Donc je le vois quand il veut me voir, et tous les gens savent qui je suis. Je peux me promener n'importe où à Culiacan, et je me sens super-protégée, car je sais que rien ne va m'arriver."

Mais Carmen ne sait pas combien d'autres femmes ont une relation similaire avec le même homme.

Carmen est audacieuse... C'est une jeune femme qui rêve d'aller à l'université et de créer sa propre entreprise, et elle pense que le moyen d'atteindre ses objectifs à Sinaloa est de succomber aux caprices d'un homme qu'elle identifie également comme extrêmement dangereux.

"Je n'ai pas cessé d'avoir peur de lui. Quand je le rencontre, il est question de mafia, d'affaires - cela me fait peur. Ce que j'essaie de faire, c'est d'oublier ce que j'ai entendu et vu, car cela peut vous attirer des ennuis... Peut-être que mon patron n'est pas mauvais, mais il a fait de mauvaises choses. Et il ne veut peut-être pas me faire de mal, mais il pourrait me faire disparaître, qu'il soit mauvais ou non", dit-elle.

Carmen subit des pressions venant de son narco-père, qui l'incite à recourir à la chirurgie esthétique pour transformer sa petite silhouette. Jusqu'à présent, elle a refusé d'être emmenée dans le cabinet d'un médecin.

"Je pense que ceux qui ont recours à la chirurgie ne sont pas sûrs d'eux, et peut-être sont-ils plus intéressés que moi à ressembler davantage à la buchona", dit-elle.

La chirurgie esthétique, une obsession de la 'narco-culture'

L'obsession de la narco-culture pour la chirurgie esthétique s'est répandue dans la société de Sinaloa. Des panneaux publicitaires vantant les mérites des chirurgiens et de leurs produits apparaissent partout dans Culiacan, assurant aux clients potentiels qu'ils peuvent payer à crédit s'ils n'ont pas d'argent liquide. Il n'est pas rare qu'une adolescente reçoive de nouveaux seins ou un nez remodelé comme cadeau d'anniversaire ou de Noël. Les hommes aussi se font pincer, border et lipo-sucer.

Janette Quintero, qui dirige un grand salon de coiffure et de beauté, a subi plus de 20 interventions chirurgicales.

"J'adore ça. Pour une femme, avoir recours à la chirurgie est la plus belle chose au monde - pour changer les choses que vous n'aimez pas dans votre corps", dit-elle.

"Dans ma vingtaine, j'étais la femme aux fesses les plus prononcées de tout Sinaloa ! Je voulais être comme les autres."

Aujourd'hui, elle affirme que la mode change - certaines femmes voient la taille de leur buste et de leurs fesses réduite. Mais Gabriela (encore un nom d'emprunt), une mère célibataire de 38 ans, chef d'entreprise, ne fait pas partie de ces femmes. Elle est très heureuse des courbes hyperféminisées qu'elle s'est payées après la rupture d'une relation.

Ces interventions ont renforcé son estime de soi, dit-elle, même si elles ne l'ont pas encore aidée à attirer le nouveau partenaire qu'elle recherche.

Alors que de nombreuses femmes de Sinaloa veulent être la petite amie d'un narcotrafiquant, Gabriela dit qu'elle veut maintenant un autre type d'homme - "quelqu'un d'intelligent, qui travaille et qui est loyal".

Mais ces qualités sont peut-être rares à Sinaloa.

"Il est très normal qu'un homme ait trois ou quatre femmes, ainsi que d'autres petites amies. Cela fait partie de la culture, dit Gabriela, avec philosophie. Et ce que j'ai constaté au fil du temps, c'est que les hommes sont devenus plus effrontés. Les femmes les supportent en étant soutenues financièrement - des yeux qui ne voient pas, un cœur qui ne ressent rien."

La culture du narcotrafic a favorisé l'idée que les femmes sont des biens "appartenant" aux hommes, explique Maria Teresa Guerra, une avocate qui a passé des décennies à défendre la cause des femmes à Sinaloa.

Et cela augmente le risque de violence contre les femmes, qu'il s'agisse de la violence d'un amant narco ou de ses ennemis, estime-t-elle.

"Des femmes ont été assassinées parce qu'elles sont la partenaire d'un trafiquant, ou lorsqu'un homme a le sentiment d'avoir été trahi. Les narcotrafiquants envoient le message que les femmes leur appartiennent", explique Guerra.

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À Sinaloa, deux fois plus de femmes sont tuées par arme à feu que dans les autres États mexicains.

"Ce que nous constatons à Culiacan, c'est une forte incidence de la violence et de la cruauté envers les femmes - leurs corps sont retrouvés torturés et brûlés", dit Guerra.

"Je me souviens du cas d'une jeune femme - son petit ami était un narco. Il a payé pour sa chirurgie esthétique. Lorsqu'elle a été tuée, les assassins ont dirigé leurs balles vers ses seins et ses hanches - les parties de son corps dans lesquelles le narcotrafiquant avait investi."

Est-il facile pour une femme de dire "non" à un narcotrafiquant ?

"J'ai connu des femmes qui veulent se désolidariser des narcotrafiquants, mais c'est compliqué. Les autorités ne veulent toujours pas affronter cette question de la narco-culture. Il n'y a pas de lutte sérieuse contre le crime organisé, il y a toujours de la complicité. Ce sont les narcotrafiquants qui sont protégés, pas les femmes", dénoncé Guerra.

Carmen, engagée dans une liaison dangereuse avec un poids lourd du cartel, n'a peut-être pas tout à fait compris cela. Ou du moins, elle refuse de s'y engager.

Et elle ne sait pas combien de temps encore elle pourra résister à ses supplications pour aller voir un chirurgien, afin d'agrandir ses seins ou de faire grossir ses fesses.

"Pour l'instant, il me traite comme une déesse", dit-elle. Peut-être. Mais on ne croise pas les hommes armés à Sinaloa.