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BBC Afrique de

Source: www.bbc.com

Interdiction de Twitter au Nigeria : ce pays où un tweet peut vous envoyer en prison

Twitter est populaire auprès de nombreux Nigérians Twitter est populaire auprès de nombreux Nigérians

De nombreux Nigérians continuent de tweeter, malgré les menaces du gouvernement d'arrêter et de poursuivre en justice quiconque violerait l'interdiction imposée à Twitter.

Ils utilisent des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner l'interdiction depuis que les entreprises de télécommunications appliquent la directive du gouvernement et bloquent le site de micro-blogging.

Gbenga Sesan, de l'initiative Paradigm, qui offre des opportunités numériques aux jeunes en Afrique, estime que l'interdiction du gouvernement s'est retournée contre lui.

"Devinez quoi ? Les seules personnes qui ont été réduites au silence pour le moment semblent être le gouvernement lui-même. Oui, certaines entreprises ne tweetent pas parce qu'elles ne veulent clairement pas être punies, mais les citoyens qu'ils essayaient de marginaliser tweetent toujours", déclare-t-il à la BBC.

L'interdiction a été annoncée vendredi après que le gouvernement a affirmé que le site de micro-blogging était utilisé pour saper "l'existence des entreprises nigérianes" par la diffusion de fausses nouvelles ayant des "conséquences violentes".

Cette décision a suscité la colère de nombreux Nigérians et de puissances occidentales qui y voient une menace pour les libertés civiles, mais le gouvernement maintient sa position , laissant Twitter officiellement bloqué dans le pays le plus peuplé d'Afrique.

Peut-on être arrêté pour avoir tweeté au Nigeria ?

Certains experts juridiques affirment qu'ils ne connaissent pas de loi interdisant de tweeter, mais d'autres disent que la police peut arrêter les contrevenants présumés en raison des pouvoirs étendus qui lui sont conférés par la législation sur la sécurité nationale.

Au Nigeria, le personnel de sécurité est connu pour appliquer avec zèle les ordres du gouvernement, même en l'absence de clarté juridique, comme dans ce cas.

Pour sa part, le procureur général du Nigeria, Abubakar Malami, se montre timide, affirmant que les gens sauront quelle infraction ils ont commise uniquement lorsqu'ils seront traduits en justice.

Le gouvernement ne parle d'aucune arrestation, mais des informations non confirmées font état de personnes arrêtées et dont les téléphones sont fouillés à la recherche de l'application Twitter dans certaines régions du Nigeria.

Normalement, Twitter est la principale plateforme pour annoncer les arrestations et rallier le soutien du public aux actions des forces de sécurité.

Aujourd'hui, on craint que des personnes soient détenues à l'insu de tous. Pour aggraver les choses, les tribunaux sont paralysés par une grève des fonctionnaires, de sorte que des personnes peuvent croupir longtemps dans des cellules de police.

En raison de la grève, il est également difficile pour l'Association du barreau nigérian - l'organisme représentant la profession juridique - de saisir la justice pour tenter de faire annuler l'interdiction.

Elle considère que l'interdiction ne repose sur aucune base juridique et qu'elle vise à priver les Nigérians de leur droit à la liberté d'expression.

Cependant, un groupe d'organisations de défense des droits de l'homme annonce qu'il a déposé une plainte auprès d'un tribunal régional d'Afrique de l'Ouest, qualifiant l'interdiction d'"illégale".

Des personnalités bravent-elles l'interdiction ?

Oui, surtout dans l'opposition, comme le gouverneur de l'État d'Oyo, Seyi Makinde, qui appartient au Parti démocratique populaire (PDP) et qui critique vivement l'interdiction.

Cependant, le gouverneur de l'État de Kaduna et bras droit du président Buhari, Nasir El-Rufai, a retweeté lundi une publication russe qui louait la suspension de Twitter par le Nigeria.

Des journaux nigérians réputés comme The Punch, Daily Trust et The Guardian, qui ont tous une version en ligne, continuent également de tweeter.

Cela s'explique probablement par le fait qu'Internet n'est pas réglementé au Nigeria et que les journaux ne sont pas surveillés par une agence gouvernementale.

En revanche, les stations de radio et de télévision disposent d'un organisme de réglementation, la National Broadcasting Commission, qui les a prévenues que la non-désactivation de leurs comptes Twitter serait considérée comme un acte antipatriotique.

Elle précise également que les journalistes ne doivent pas utiliser Twitter pour recueillir des informations.

Certaines grandes stations de radio, comme Radio Now FM à Lagos et Daar Communications, se conforment à la directive, mais affirment qu'elles la contesteront.

L'interdiction affecte également la BBC, qui compte des dizaines de journalistes au Nigeria.

"Les journalistes de la BBC au Nigeria continuent d'atteindre leur public sur Twitter avec des articles publiés sur les comptes Twitter de BBC Africa et BBC World", affirme le média britannique dans un communiqué.

De nombreux pasteurs des méga-églises nigérianes - comme la Redeemed Christian Church of God et la Deeper Life Bible Church - tweetent également, mais il n'est pas clair s'ils le font depuis le Nigeria ou depuis leurs bureaux à l'étranger.

"L'Église chrétienne rachetée de Dieu est domiciliée dans plus de 170 nations et territoires. Ses tweets sont conformes à l'article 19 de la déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies", indique le chef de l'Église, le pasteur Enoch Adeboye, dans un tweet publié lundi.

Interrogé par la BBC pour savoir si les pasteurs seraient poursuivis pour avoir bravé l'interdiction, le ministre nigérian de l'Information, Lai Mohammed, répond : "le procureur général a clairement indiqué que si quelqu'un enfreint le règlement, cette personne sera poursuivie. C'est au procureur général de décider qui poursuivre ou non."

Quant aux entreprises privées basées au Nigeria, la plupart d'entre elles - y compris les banques - ont cessé de tweeter.

Quickteller, une plateforme de paiements en ligne, a envoyé un courriel à ses clients pour leur dire qu'elle suspendait temporairement ses activités sur leurs comptes Twitter et les a renvoyés vers d'autres plateformes de réseaux sociaux.

Quel a été l'impact de l'interdiction ?

NetBlocks, un observatoire mondial de l'Internet, affirme que le Nigeria perd environ 250 000 dollars (176 000 livres sterling) par heure d'interdiction et les analystes estiment que cette interdiction pourrait affaiblir davantage l'économie et augmenter le taux de chômage déjà élevé chez les jeunes.

Twitter est populaire auprès de nombreux Nigérians, la plateforme a été utilisée pour collecter des fonds pour les malades, appeler des ambulances, aider à localiser des personnes disparues et constitue une source de revenus pour de nombreux jeunes du pays.

Il s'agit également d'un outil de mobilisation puissant, utilisé par des activistes pour rallier le soutien lors des manifestations de l'année dernière contre les brutalités policières sous le hashtag #EndSars, qui ont attiré l'attention du monde entier et ont été soutenues par des superstars telles que Rihanna, Kanye West et le boxeur Anthony Joshua.

Pourquoi l'interdiction a-t-elle été imposée ?

Ces manifestations #EndSARS n'ont certainement pas fait l'affaire de Twitter auprès des autorités nigérianes.

Le patron de Twitter, Jack Dorsey, a encouragé les dons à l'un des principaux groupes d'organisateurs des manifestations et un emoji spécial créé pour les manifestations est devenu viral.

Le gouvernement accuse également le site de micro-blogging de soutenir un mouvement luttant pour la création d'un État indépendant du Biafra dans le sud-est du Nigeria.

La semaine dernière, le président Buhari a évoqué sur Twitter l'instabilité dans le sud-est du pays. Il a fait référence à la guerre civile nigériane de 1967-70 et à la nécessité de traiter "ceux qui se comportent mal aujourd'hui" dans "la langue qu'ils comprendront".

Face à la réaction virulente des utilisateurs, Twitter a supprimé le tweet, accusant le président de violer ses règles.

Le gouvernement, furieux, accuse à son tour Twitter de faire deux poids deux mesures en ignorant les tweets de Nnamdi Kanu, le leader en exil du groupe interdit Indigenous People of Biafra (IPOB), qui, selon lui, encourage le meurtre de policiers.

Ces tweets ont depuis été supprimés par Twitter.

Les deux parties affirment maintenant être en pourparlers pour résoudre le différend dans ce qui est un marché clé pour Twitter en Afrique.

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