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BBC Afrique of Tuesday, 7 September 2021

Source: www.bbc.com

Inondations au Sénégal : où sont passés les financements ?

Les leaders dakarois Les leaders dakarois

Les inondations ont causé beaucoup de dégâts au Sénégal où chaque année, plusieurs localités, dont la banlieue dakaroise, vivent le calvaire.

Face à la récrudescence des inondations, trouver une solution au phénomène est devenu un casse-tête pour l'Etat du Sénégal qui fait face tous les ans à la grogne populaire.

Pendant près de dix ans, la banlieue de Dakar, Dakar, la capitale, est constamment dans la nasse.

L'ampleur du phénomène

Le zones les plus touchées sont les Parcelles assainies, Cambérène, Pikine et Guédiawaye, Keur Massar avec ses parcelles assainies et Camille Basse, Diamaguène-Sicap-Mbao, Tivaouane-Diack-Sao, Pikine, Rufisque, Bambilor.

L'intérieur du pays n'est pas en reste. A la date du 7 septembre 2020, un excès de précipitations allant de 100 à 1900 mm a été enregistré dans toutes les régions du Sénégal.

Les deux régions de Dakar et de Thiès ont enregistré 800 mm de précipitations.

En septembre 2020, selon le bilan établi par le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha) pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre, basé à Dakar, fait état de 11 régions touchées dont 25 départements.

Le bilan humain est très lourd : au total 7 morts sur 16 798 personnes touchées et 365 familles personnes déplacées.

En septembre 2021, bis répétita, le Sénégal est encore frappé par les inondations qui ont fait 5 victimes, des enfants morts noyés à Touba.

A Dakar, très en colère face à l'ampleur des dégâts les populations de la banlieue bloquent la circulation sur l'autoroute à péage.

Les promesses faites par l'Etat

Pour régler définitivement le problème des inondations, l'Etat avait fait des promesses et pris un certain nombre de mesures.

Le 19 septembre 2012, lors d'un Conseil présidentiel, l'Etat du Sénégal avait établi un Plan décennal de lutte contre les inondations (2012-2022) dont le budget était évalué à 766 milliards 988 millions 450 mille 362 FCFA.

Oumar Guèye, le ministre des collectivités territoriales, avait promis la fin des inondations dans le pays.

Selon les conclusions de la mission d'information parlementaire effectuée du 15 septembre au 31 octobre 2020 sur les inondations, sous l'égide du député Pape Sagna Mbaye, le Plan décennal de lutte contre les inondations (PDLI) est exécuté à hauteur de 511 milliards 231 millions 298 mille 456 FCFA, soit 66,65%.

Pour aider à comprendre ce qui s'est passé, la BBC essaie de suivre la piste de l'argent.

Mais où est réellement passé l'argent ?

Chaque année, de Dakar à Saint-Louis, en passant par Touba, le décor des populations sinistrées et désemparées fait la Une des journaux.

Au sein de la société civile, de l'opposition et même du gouvernement, des voix s'élèvent pour dénoncer une "mal gouvernance" dans la gestion des inondations.

En octobre 2016, alors qu'elle était ministre déléguée auprès du ministre du Renouveau urbain, de l'Habitat et du Cadre de vie, chargé de la Restructuration et de la Requalification des banlieues, Mme Fatou Tambédou avait fait une "déclaration fracassante" lors de la plénière consacrée à l'adoption du Projet de loi n°23/2016, portant loi d'orientation sur l'Habitat.

"Le budget du ministère que vous votiez chaque année, que ça soit pour 2014-2015 ou 2016, en ma qualité de ministre déléguée, je ne peux pas vous dire comment ce budget a été utilisé", avait signalé Mme Tambédou à l'hémicycle.

Pour toute réponse officielle, elle a simplement été relevée de ses fonctions sans aucune autre forme de procès.

Jointe au téléphone pour repréciser sa déclaration, l'ancienne ministre déléguée persiste et signe.

"Je pense que pour moi du point de vue personnel, j'ai eu à dire ce que j'avais à dire. Dès lors, j'ai dit que personnellement je n'ai pas vu d'argent. Et jusqu'à présent, je suis sur la même position. Et l'année passée, à pareille période, j'ai eu à faire une intervention sur la 7TV où j'ai eu à réitérer les mêmes propos", dit-elle.

L'ancienne ministre déléguée est formelle. Elle n'a pas vu la couleur de l'argent et dit ne pas savoir comment son budget a été dépensé.

L'ancien député Abdou Sané estime qu'une "assemblée sérieuse qui a pour mission de contrôler l'action du gouvernement, n'aurait pas dû laisser une telle opportunité d'enquête parlementaire".

"Un problème de mal gouvernance"

Spécialiste des questions d'environnement et des fléaux liés aux changements climatiques, M. Abdou Sané crie au scandale.

Entre temps, dit-il, il n'y a que l'Office national de l'assainissement du Sénégal (ONAS) qui a présenté un bilan de 113 milliards FCFA qui n'est pas exhaustif.

"Ils ont un reliquat de 1 milliard pour Touba, un reliquat de plus de 910 millions pour Sédhiou, un reliquat de 1038 millions à Kaffrine. Comment expliquer ça aussi ? Ils ont présenté un bilan calamiteux", relève l'ancien député.

Mais où sont donc passés les 398 milliards qui restent des 511 milliards FCFA que le gouvernement dit avoir dépensé dans les inondations ?

M. Abdou Sané pointe du doigt la responsabilité des députés qui, à sont avis, "ont manqué d'ambition" et évoque "un problème de mal gouvernance" et d'"absence de transparence".

"Quand il y a eu les inondations et que le président de la République avait demandé un rapport d'information, les députés étaient allés vers ceux-là dont ils étaient supposés questionner la gestion. Conséquence : ils n'ont fait que valider un rapport du gouvernement. C'est tout", souligne-t-il.

"Le plan décennal de lutte contre les inondations se heurte à de graves difficultés financières. Aujourd'hui à Keur Massar, c'est la deuxième phase du Projet de gestion des eaux pluviales et d'adaptation au changement climatique (PROGEP 2) qui intervient, mais non le plan décennal", indique M. Sané.

"Tu ne peux pas étouffer un scandale de 766 milliards et maintenant parler d'un projet à base de 15 milliards FCFA, ça n'a pas de sens", affirme M. Sané.

Alors que le Sénégal était encore frappé par le sinistre des inondations en septembre 2020, l'ancien Premier ministre Abdoul Mbaye s'était prononcé sur sa page Facebook sur les 750 milliards.

"Le plan de lutte contre les inondations a été intentionnellement abandonné", avait-il écrit.

"Les 750 milliards n'ont jamais été dépensés. Les inondations ont cessé d'être une priorité après mon départ du Gouvernement. Tels sont les faits", disait-il.


A la même période, le président de la République, Macky Sall, avait offert 10 milliards FCFA pour atténuer la souffrance des populations coincées dans les eaux.

"Sur ces 10 milliards, 3 milliards serviront d'appui direct aux populations sinistrées sur la base des rapports des gouverneurs, préfets et sous-préfets en relation avec les maires. Et les 7 autres milliards à l'accompagnement des sapeurs pompiers, de l'ONAS (Office national de l'assainissement du Sénégal) et à l'achat de matériels supplémentaires", avait expliqué le président Sall.

En 2021, il fallait encore mettre de l'argent pour payer du nouveau matériel. Mais au cœur de la souffrance des populations, un nouveau scandale éclate dans la gestion des inondations à Keur Massar.

La SAHE et l'ADM sur le ring

Une affaire dite des motopompes de Keur Massar a de nouveau barré la Une des journaux. Le scandale porte sur un marché de 1,8 milliards FCFA gagné par la Société africaine d'hydraulique et d'électrique (SAHE) pour livrer 27 motopompes à l'Agence de développement municipal (ADM) pour sortir les sinistrés de l'emprise des eaux.

Finalement, la SAHE n'a pu livrer que deux motopompes pas très opérationnelles.

Quand le scandale est évoqué par le quotidien Libération, la direction de la SAHE sort un communiqué pour annoncer qu'elle a livré tous les motopompes.

Pour se dédouaner, la SAHE précise dans son communiqué qu'elle n'a reçu le 12 août dernier qu'un chèque de 311 millions sur le marché de 1,5 milliard (hors tva) et qu'elle a même préfinancé l'ensemble du matériel pour que l'ADM réceptionne les 27 électropompes et leur coffret électrique à la date du 21 août 2021.

Une tentative de faire réagir Cheikh Issa Sall, le directeur de l'ADM, est restée vaine.

La réplique du gouvernement

En intervenant le 29 août dernier lors d'un débat sur les inondations sur la SenTV, M. Momar Guèye, conseiller technique du ministre des collectivités territoriales, soutient que "le Plan décennal de lutte contre les inondations lancé en 2012 par le président Macky Sall a été évalué et réalisé à hauteur de 66%".

Selon M. Guèye, cette anomalie découle de la responsabilité des anciens gouvernements.

"Le phénomène des inondations ne date pas d'aujourd'hui", soutient-il.

"Il faut qu'on sache que nous avons hérité d'une situation au niveau du Sénégal, qui est un problème d'aménagement du territoire. Donc, il faut qu'on s'accorde sur le fait que de nombreuses personnes sont allées habiter dans des zones non aedificandi", explique-t-il.

C'est à peu près le même discours qu'avait tenu le chef de l'Etat, le vendredi 20 août, avant le lancement du Plan d'organisation des secours (ORSEC), comme si le Sénégal ne disposait pas de services techniques à même d'organiser l'aménagement du territoire.

Intervenant dans une radio de la place, Oumar Guèye, le ministre des Collectivités territoriales, du Développement et de l'Aménagement des Territoires, fait le bilan du PDLI.

"Le plan décennal de lutte contre les inondations a déjà pris en charge un certain nombre de problèmes liés à ce phénomène", souligne le ministre.

"Pour la première fois au Sénégal, avec l'avènement du Président Macky Sall, nous avons un Plan décennal de lutte contre les inondations depuis 2012 et qui va se terminer en 2022. Ce plan décennal a pris en charge beaucoup de questions liées aux inondations", poursuit le porte-parole du gouvernement.

"C'est vrai que nous sommes tous concentrés vers les zones inondées mais nous ne nous rappelons pas des zones qui étaient inondées avant et qui ne le sont plus (rond-point de la Rts, Dalifort, Gounass). Des zones qui ont eu un traitement particulier", rappelle Oumar Guèye.

A l'issue du Conseil des ministres en date du 1er septembre dernier, "revenant sur l'évolution de la lutte contre les inondations et sur le renforcement des politiques d'aménagement du territoire ; d'urbanisme et d'assainissement, le président de la République a demandé :

"Le Président de la République indique sur la problématique des inondations, la nécessité pour le Gouvernement d'avoir une posture d'anticipation dans l'acquisition, les équipements adéquats et d'adapter la formation des intervenants, tout en développant le sens des urgences et d'accélération des procédures", indique le communiqué du Conseil des ministres.

Encore un nouveau programme décennal ?

Alors que le premier plan décennal de lutte contre les inondations n'a pas encore livré tous les détails de sa mise en œuvre, le gouvernement du Sénégal cogite déjà sur un nouveau programme décennal de gestion des inondations pour la période comprise entre 2023 et 2033.

Du moins, c'est ce que nous apprend le communiqué du dernier Conseil des ministres.

"Le Chef de l'Etat souligne également la nécessité pour le Gouvernement de préparer la formulation d'un nouveau programme décennal de gestion des inondations (2023-2033), en cohérence avec le Plan national d'Aménagement et de Développement des Territoires (PNADT) et dans une dynamique de développement de la politique d'assainissement", explique le texte.

"Le Président de la République rappelle, enfin, la nécessité de généraliser l'élaboration des plans directeurs d'urbanisme et d'assainissement dans toutes les collectivités territoriales du pays et de renforcer les ressources humaines, logistiques et financières de l'Office national de l'Assainissement du Sénégal (ONAS), structure qui doit signer un contrat de performances innovant avec l'Etat", poursuit le document.

Mais pourquoi lancer un nouveau programme décennal de gestion des inondations au moment où le flou demeure entier sur les ressources qui étaient allouées au premier plan décennal pour la lutte contre le même phénomène ?

Voilà qui rend encore plus sinueuse la piste de l'argent.