Vous-êtes ici: AccueilSport2021 05 28Article 599167

BBC Afrique of Friday, 28 May 2021

Source: www.bbc.com

Génocide Rwandais : la France responsable mais pas coupable pour Emmanuel Macron

Emmanuel Macron s'est livré à un exercice d'équilibriste lors de son discours Emmanuel Macron s'est livré à un exercice d'équilibriste lors de son discours

Le président français Emmanuel Macron a demandé aux Rwandais de pardonner à la France pour son rôle dans le génocide rwandais de 1994, au cours duquel environ 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont trouvé la mort.

Des "responsabilités", mais pas de complicité. Une demande d'être pardonné mais pas de demande de pardon.

Emmanuel Macron s'est livré à un exercice d'équilibriste lors de son discours attendu au mémorial du génocide de Kigali ce jeudi.

Le président français est arrivé au Rwanda ce 27 mai pour une visite hautement symbolique visant à tourner la page de trois décennies de tensions diplomatiques sur le rôle de la France dans le génocide de 1994 dans le pays.

Macron est le premier dirigeant français depuis 2010 à se rendre dans ce pays, qui accuse depuis longtemps la France d'avoir été complice du massacre de quelque 800 000 Rwandais, principalement des Tutsis.


S'exprimant devant le mémorial du génocide à Kigali, la capitale du Rwanda, il a déclaré que la France n'avait pas tenu compte des avertissements concernant le massacre imminent.

"La France n'a pas été complice" a soutenu M. Macron "mais la France a un rôle, une histoire et une responsabilié politique au Rwanda".

"Elle a un devoir. Celui de regarder l'histoire en face et de reconnaître la part de souffrances qu'elle a infligées au peuple rwandais en faisant trop longtemps prévaloir le silence sur l'examen de la vérité".

Le chef de l'Etat français a dit venir "reconnaître nos responsabilités", "un geste sans contrepartie", a-t-il souligné.

Il a admis que la France était "restée de fait aux côtés d'un régime génocidaire", suite à des erreurs de jugement.

"En s'engageant dès 1990 dans un conflit dans lequel elle n'avait aucune antériorité, la France n'a pas su entendre la voix de ceux qui l'avaient mise en garde".

Cette reconnaissance des responsabilités de la France est pour Emmanuel Macron un "don" envers les survivants du génocide, propice à "apaiser la douleur".

"Ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner".

Toutefois, il n'y a pas eu de repentance ou de demande d'excuses de la part du président français.

Le président français a promis une nouvelle ère et la fin de "27 ans de distance, d'incompréhension et de souffrance".

Le dirigeant du Rwanda a salué le discours de son homologue français.

"Ses mots avaient plus de valeur que des excuses. C'était la vérité", a déclaré M. Kagame lors de la conférence de presse conjointe qui a suivi.

Il a qualifié la prise de parole du président Macron d'"acte d'un immense courage".


"Je pense que c'est un pas qui soulage nos parents, qui soulage le pays", déclare à la BBC une personne dont les parents ont été tués en 1994.

Toutefois un mot a manqué dans le discours selon certains rwandais : une demande d'excuses du président Macron au nom de la France.

Egide Nkuranga, président de la principale association de survivants Ibuka, a déclaré à l'AFP qu'il était déçu que Macron n'ait pas "présenté des excuses claires au nom de l'État français".

"C'est un discours plein d'humanité. J'ai aimé le ton qu'il a utilisé et les mots, ce sont des mots touchants. Même s'il n'y a pas eu le mot 'pardon' mais quand même il a fait un grand pas", renchérit une survivante, jointe par la BBC.

Toutefois, M. Nkuranga a déclaré que M. Macron "a vraiment essayé d'expliquer le génocide et la responsabilité de la France. C'est très important. Cela montre qu'il nous comprend", rapporte l'AFP.

Mais tout le monde n'est pas aussi positif.

"On se souvient des français qui allaient sur les barrières, qui travaillaient avec les ex-FAR [Forces armées rwandaises] et qui les aidaient à distinguer les tutsi et les hutus. Quand même on ne peut pas oublier ça facilement. Il faut être clair, ils ont participé, ils ont aidé. C'était le moment de dire pardon clairement sans passer à gauche à droite", se souvient un survivant du génocide.

Joint à Kigali, Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), une association qui traque les génocidaires en France, se dit quant à lui "extrêmement déçu", voire "en colère".

"Ce qu'a dit le président Macron c'est ce qu'a déjà dit le rapport Duclert sur les responsabilités accablantes de l'Etat français et nous aurions espéré des paroles encore plus engagées mais le président Macron n'a pas eu ce courage face à la bronca de toute la classe politique française qui ne voulait pas entendre parler de repentance", déplore-t-il.

"Les deux pays semblent s'entendre sur ce minimum, on va l'accepter, mais nous ne sommes vraiment pas satisfaits. C'est vraiment dommage que le président Macron n'ait pas profité de son passage au Mémorial de Gisozi pour présenter ses excuses, elles auraient été les bienvenues".

Quel avenir pour les relations France-Rwanda ?

Le Rwanda a accusé la France d'avoir ignoré ou négligé les signaux d'alerte et d'avoir formé les milices qui ont perpétré les attaques.

Il affirme également que les forces françaises, stationnées sur place dans le cadre d'une opération de maintien de la paix des Nations unies, ont profité de la création d'une zone de sécurité pour aider certains des auteurs des attaques à s'échapper.

Cette question a longtemps tendu les relations entre les deux pays, même si elles se sont améliorées au cours de la dernière décennie.


Mais aucun président français n'a jamais assisté aux commémorations annuelles au Rwanda.

La séquence de ce matin traduit-elle un pas important ? L'historien Gérard Prunier reste dubitatif.

"Tous les deux [Paul Kagame et Emmanuel Macron] ont des difficultés politiques internes et ils se rendent mutuellement service. Est-ce que cela correspond à quelque chose de profond ? Non".


Des relations tendues

  • 1994 : La France envoie des troupes au Rwanda ; le Rwanda accuse ensuite la France de protéger les suspects du génocide.
  • 2006 : Un juge français accuse des Tutsis, dont le président Paul Kagame, du meurtre d'Habyarimana en 1994 ; le Rwanda rompt ses relations diplomatiques.
  • 2009 : Le Rwanda rejoint le Commonwealth et rétablit ses liens diplomatiques avec la France.
  • 2010 : Le président français Nicolas Sarkozy se rend au Rwanda et reconnaît que la France a commis des erreurs en 1994.
  • 2011 : M. Kagame se rend à Paris et déclare qu'il est temps de tourner la page.
  • 2018 : La France abandonne une enquête sur le meurtre d'Habyarimana.

Que s'est-il passé en 1994 ?

En mars, une commission d'experts français a estimé que la France, sous le régime de feu le président François Mitterrand, avait porté une "responsabilité lourde et écrasante" dans le génocide, mais n'avait pas été complice. Le rapport indiquait que la France avait été "aveugle" aux préparatifs du génocide.

Une élite hutue dirigeait le Rwanda lorsque le génocide a eu lieu, en avril-juin 1994, mais elle a ensuite été évincée par le Front patriotique rwandais (FPR) dirigé par les Tutsis, sous la direction de Paul Kagame.

Le génocide a été déclenché par la chute, le 6 avril 1994, d'un avion transportant Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, un autre Hutu.

Le 22 juin, l'ONU autorise le déploiement de forces françaises dans le sud-ouest du Rwanda, dans le cadre de l'opération Turquoise.

Cette mission a été controversée : la zone humanitaire française a sauvé certaines victimes potentielles des tueurs génocidaires, mais par la suite, des accusations ont été formulées selon lesquelles l'aide française était arrivée trop tard et que certains tueurs avaient réussi à se cacher dans la zone.

En 2015, le président de l'époque, François Hollande, a annoncé que les archives du Rwanda seraient déclassifiées, mais deux ans plus tard, après qu'un chercheur a demandé l'autorisation de les étudier, le Conseil constitutionnel français a décidé qu'elles devaient rester secrètes.

M. Macron a lancé la nouvelle enquête, permettant aux experts d'étudier les dossiers officiels français de l'époque.

Pour l'historien Gérard Prunier, "la France a été d'une insigne maladresse".

"Ils sont intervenus dans un pays très compliqué auquel ils ne connaissaient rien", estime-t-il semblant faire écho au propos d'Emmanuel Macron.

"Ce n'est pas eux qui ont causé le génocide mais ils ont rendu ce phénomène possible de manière plus qu'indirecte".

Vous êtes témoin d'un fait, vous avez une information, un scoop ou un sujet d'actualité à diffuser? Envoyez-nous vos infos, photos ou vidéos sur WhatsApp +237 650 531 887 ou par email ! Les meilleurs seront sélectionnés et vérifiés par la rédaction puis publiés sur le site.

Rejoignez notre newsletter