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BBC Afrique of Sunday, 23 May 2021

Source: www.bbc.com

Adama Traoré: comment l'affaire George Floyd a dynamisé le mouvement pour obtenir justice pour ce jeune homme d'origine malienne, mais à quelle fin ?

'Le système judiciaire se range du côté de la police' 'Le système judiciaire se range du côté de la police'

À la suite du meurtre de George Floyd aux États-Unis en mai dernier, d'importantes manifestations ont éclaté à des milliers de kilomètres de là, en France.

Des bannières Black Lives Matter alignées sur le mouvement national français se sont organisées sous le slogan "Justice pour Adama".

Adama Traoré était un jeune homme noir d'origine malienne, mort en garde à vue en France en 2016.

Traoré, Amine Bentounsi, Remi Fraisse, Théo Luhaka, Cédric Chouviat. Ce ne sont que quelques-uns des noms des victimes de la classe ouvrière de la brutalité policière présumée en France, dont beaucoup sont noirs ou arabes.

Le mouvement remonte à plusieurs dizaines d'années, avec ses premiers défenseurs issus des banlieues ouvrières de France, mais il y a aussi eu des manifestations plus récentes d'étudiants dans des écoles secondaires. Et le mouvement des Gilets Jaunes - les manifestations des gilets jaunes contre les inégalités - a provoqué des affrontements avec la police qui ont suscité une inquiétude croissante dans le grand public quant aux tactiques policières.

Dans la ville de Beaumont-sur-Oise, en banlieue de Paris, Assa Traoré est devenue la figure de proue symbolique du mouvement en France, après que son frère, Adama Traoré, soit mort en garde à vue le jour de son 24e anniversaire en 2016. Aucun policier n'a encore été condamné.

Au lieu de cela, c'est Assa elle-même qui s'est retrouvée sur le banc des accusés. Il lui est reprochée de diffamer les noms des officiers qui, selon elle, sont responsables de la mort de son frère. Dans une lettre "J'accuse", inspirée de la dénonciation historique de l'antisémitisme par Emile Zola dans la tristement célèbre affaire Dreyfus, elle a choisi de les nommer.

"En Amérique, Derek Chauvin a été emprisonné pour envoyer un message clair que nous n'acceptons pas ce comportement meurtrier", dit-elle à Clive Myrie de la BBC.

"Eh bien en France, non, nous vivons une réponse répressive du système judiciaire".

Le système judiciaire se range du côté de la police, ajoute-t-elle. "C'est honteux".

Il n'y a pas d'images de la mort d'Adama Traoré, seulement la parole des agents présents, contre des preuves que la famille et les organisations médiatiques ont reconstituées, un fait qui a rendu les poursuites dans cette affaire particulièrement complexes. Mais les militants contre les brutalités policières s'appuient depuis des années sur des images téléphoniques granuleuses pour prouver leurs allégations.

Shahin Hazamy, 25 ans, se définit comme un "journaliste du ghetto". Il vient d'une banlieue ouvrière et utilise son Instagram pour poster des vidéos de prétendues brutalités policières que lui et d'autres personnes des banlieues françaises, ont filmées avec leurs téléphones. Les images sont choquantes. Plusieurs montrent des officiers frappant des jeunes hommes, apparemment sans aucune provocation.

D'autres montrent l'utilisation de la force brutale, des prises au cou et d'autres méthodes controversées qui ont été liées à des décès en garde à vue. Shahin affirme que sa caméra est son arme : "nous utilisons les médias sociaux pour nous protéger, pour montrer aux gens, à la population française en général, comment la police agit avec les jeunes des ghettos français."

Il dit que les images de la mort de George Floyd ont résonné profondément avec ses propres expériences. "Imaginez que la mort de Floyd n'ait pas été enregistrée, rien de tout cela ne serait arrivé en France et aux États-Unis, il n'y aurait pas eu autant d'impact et la justice ne serait pas passée."

"Quand j'ai vu la vidéo, je me suis dit, c'est exactement ce que nous vivons ici en France. Je peux vous montrer des vidéos qui sont identiques à l'assassinat de George Floyd, et elles se passent en France."

Mais filmer la police va devenir plus difficile pour les jeunes hommes comme Shahin, avec une nouvelle loi dite de sécurité globale récemment introduite. Le projet de loi visait initialement à interdire de filmer les agents de police, mais même après l'ajout d'amendements qui l'ont édulcoré, l'avocat des droits de l'homme Arié Alimi affirme que les choses vont se compliquer.

"La loi n'a pas changé en ce qui concerne le droit de filmer, mais cela va beaucoup changer dans les rues, car les gens seront beaucoup plus arrêtés lorsqu'ils sortiront leur téléphone. La police est susceptible de croire qu'elle peut arrêter les personnes qui les filment - journalistes, citoyens, surtout lorsqu'il s'agit de violences policières ou de profilage ethnique."

Ce que dit l'article 24 de la nouvelle loi

Selon le médiateur national français, les jeunes hommes d'origine arabe et d'Afrique noire ont 20 fois plus de risques d'être interpellés par la police que le reste de la population, une statistique qui, selon M. Shahin, trouve son origine dans le racisme institutionnel. Il craint que leur seul moyen de défense - le téléphone - ne soit bientôt utilisé contre eux.

M. Alimi affirme que sans preuve à l'appui d'une allégation de brutalité policière, il est pratiquement impossible d'engager des poursuites. Il représente plusieurs des cas de brutalités policières les plus médiatisés en France, notamment le "George Floyd français".

L'année dernière, Cédric Chouviat, chauffeur-livreur de 42 ans, a été filmé alors qu'il répétait sept fois "Je n'arrive pas à respirer", tout en étant plaqué au sol par trois policiers et en portant son casque de scooter. Il est décédé par la suite. Trois officiers ont depuis été inculpés pour homicide involontaire.

"Est-ce que je devrais, moi, un homme noir moyen, être inquiet en marchant dans les rues de France ?" Myrie demande à Alimi.

"Oui, honnêtement, oui. Vous devriez vous inquiéter de ce qui pourrait vous arriver si vous croisez la police - il y a même des hommes politiques, des hommes et des femmes célèbres, qui sont connus, qui ont été arrêtés et dans certains cas, ont subi des violences policières en France."

L'histoire de la ségrégation aux États-Unis n'est pas la même que l'histoire de la colonisation en France, dit-il, mais il y a toujours une histoire d'esclavage, de colonisation, contre les populations musulmanes.

"Cette histoire reste ancrée dans l'esprit des institutions policières et fait que vous [Clive Myrie], quand vous marchez dans la rue, vous devriez être plus inquiet qu'un Blanc."

La famille de Cédric Chouviat a demandé l'interdiction de l'étranglement mortel, interdit dans de nombreux pays, et d'une autre technique également utilisée sur lui, qui consiste à plaquer une personne au sol, face contre terre, tout en exerçant une pression sur le haut du corps. C'est cette dernière technique qui, selon Assa Traoré, est responsable de la mort de son frère.

"Par coïncidence, ce jour-là, dit-elle, les caméras de la cour de la police [où reposait le corps d'Adama] ne fonctionnaient pas. Mais lors de mon procès, un officier a affirmé qu'Adama n'était même pas en position de récupération, confirmant ce que les ambulanciers ont dit. Ils l'ont laissé mourir comme un animal".

Jusqu'à présent, le gouvernement a résisté à la réforme, suite à la pression des syndicats de police. Cette semaine, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s'est affiché aux côtés des policiers qui manifestaient devant l'Assemblée nationale, réclamant des sanctions plus sévères contre ceux qui attaquent les agents.

Sa présence a été jugée controversée étant donné qu'il est en charge de la police, mais aussi à la lumière de révélations choquantes cette semaine. Une enquête menée par le média Mediapart a révélé que des policiers avaient fabriqué des preuves dans une affaire très médiatisée dans laquelle quatre policiers figuraient parmi plusieurs blessés à Viry-Châtillon en 2016.

La police française est l'une des plus militarisées d'Europe, avec des armes mortelles à sa disposition, notamment des lanceurs de LBD connus sous le nom de "flash-balls", qui ont entraîné des blessures graves, voire des décès, des balles enrobées de caoutchouc et des grenades qui, jusqu'à l'année dernière, contenaient du TNT, une arme interdite partout ailleurs en Europe.

Plus récemment, une nouvelle loi autorise désormais les policiers en congé à porter leur arme à feu en dehors de leur service, y compris dans les théâtres et les centres commerciaux.

Alors que, dans d'autres parties du monde, la mort de Floyd a conduit à une prise de conscience de la violence et de l'impunité policières, en France, les nouvelles lois ont jusqu'à présent renforcé le pouvoir de la police.

Les syndicats de police affirment que cela est nécessaire compte tenu des conditions difficiles auxquelles ils sont confrontés.

Jean-Christophe Couvy dirige l'un des plus grands syndicats de police, Unité SGP Police.

Il reconnaît que la réduction de la police de proximité depuis plusieurs années a été un désastre, rompant les relations avec ceux qu'ils sont censés servir : "Pour nous, cette génération est perdue - nous pensons avoir perdu une génération - mais nous voulons nous battre pour la prochaine génération. C'est une génération qui est très violente, il y a un manque de valeurs, ils doivent être moins violents, peut-être ont-ils besoin de plus d'éducation."

Il nie le racisme au sein des forces de police, affirmant : "si on a quelques policiers racistes en France, ils ternissent le reste de la police. Pour nous, il faut qu'ils sortent. Nous sommes là pour le peuple - noir, blanc, asiatique, arabe".

Dans le cadre de cette enquête, la BBC a contacté le Premier ministre Jean Castex et le ministre de l'Intérieur, mais tous deux ont refusé de faire des commentaires.

Les militants pensent que c'est un moment char$nière pour la France, et que son incapacité à défendre ses citoyens pourrait condamner non seulement cette génération, mais aussi la suivante.

La promesse du président Macron, lors de son entrée en fonction, de créer un nouveau pacte entre la police et le public semble un lointain souvenir. À l'approche des élections de 2022, la sécurité reste l'une des préoccupations centrales de la France. Mais pour ceux qui vivent dans les quartiers populaires, la question est de savoir à qui la sécurité est accordée en priorité.

Myriam Francois est une journaliste et une écrivaine basée à Paris et à Londres, et l'animatrice du podcast We Need to Talk about Whiteness ?

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