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General News of Sunday, 28 March 2021

Source: www.camerounweb.com

Voici le vibrant hommage de Fridolin Nke censuré aux obsèques d’Atangana Eteme

Ayant prévu de rendre hommage à l’ancien administrateur civil principal décédé, Fridolin Nke n’a pas pu s’exprimer devant la foule endeuillée. Son discours aurait été censuré à cause de la présence de certains dignitaires du régime qui l’ont en horreur. Long et riche, cet hommage célèbre, un philosophe produit de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature.

Grand-frère,

Mon géniteur, pour briser les chaînes de la discrimination et de la xénophobie entre les grandes familles de ce village, fit de toi mon parrain à l’Église catholique. À l’instant présent où tu traverses la frontière de la vie pour communier avec l’amplitude des matrix de l’éternité, je te fais mes ultimes confidences.

Je ne veux pas te faire des éloges surfaits, avec l’éloquence de cadavre qui leur convient. Je ne peux pas chanter ta vertu, une vertu immaculée, comme savait le faire Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, car je ne sais pas si tu fus toujours vertueux. Je sais que tu ne vivais pas que pour Dieu : tu te dévouais aux hommes. Or, dans tout ce qui concerne ces êtres problématiques, il faut savoir nuancer. D’ailleurs, tu répugnais qu’on te caresse dans le sens du poil. Tu savais revendiquer ta part des malheurs et du bonheur des hommes, parce que tu voulais éviter de mourir bête en singeant les saints. Tu savais dire, comme le personnage de Sartre :

Les hommes d’aujourd’hui naissent criminels, il faut que je revendique ma part de leurs crimes si je veux ma part de leur amour et de leurs vertus. Je voulais l’amour pur : niaiserie ; s’aimer, c’est haïr le même ennemi : j’épouserai donc votre haine. Je voulais le bien : sottise ; sur cette terre et dans ce temps, le bien et le mauvais sont inséparables : j’accepte d’être mauvais pour devenir bon.

Mon bienfaiteur,

Je veux, comme dans notre dernière rencontre, être personnel et sincère. Sans noyer ni ta grandeur ni ta bonté, je veux panser ton aventure terrestre par le souvenir de notre complicité, qui déroutait plus d’un, et les promesses que ce moment fatal vient de faire chambouler. Je traite rapidement de ton parcours (I), ensuite je montre en quoi tu fus momentanément empoisonné par le venin du pouvoir, qui t’avait transformé en un Écraseur (II) ; puis je fais vivre le spectacle de ton ultime transfiguration (III). Je montre également que ce peuple réuni ici vient racheter tes péchés, vu la place qu’occupait notre village dans ton cœur (IV) et j’établis enfin en quoi ta solitude, au cours de tes derniers jours sur terre, fait de toi un Homme de communion (V).

I- Le parcours d’un Administrateur civil philosophe
Ce type qui s’en va n’est pas né pour intimider et pour broyer les autres. Pourtant, il en donnait parfois l’impression. À l’école, il avait choisi d’étudier les lettres, les arts, la science juridique, la philosophie et secondement la religion, en somme, les activités fondamentales qui remettent l’homme au centre du mystère des mystères, à savoir, l’irréductibilité du fait humain. En secret, il avait développé la crainte qu’impose un pouvoir légitime et la respectabilité qu’inspirent les personnes nobles d’esprit.
Mon parrain fut un authentique administrateur civil, c’est-à-dire un type qui peut tout sacrifier pour la gloire, non pas la sienne, mais celle de l’État, qu’il devait incarner. À cet égard, son dévouement, son charisme, son humeur festive furent sans comparaison.

L’Ecole du commandement, l’ENAM, lui apprit un seul art : le secret de dominer sans avoir raison, en un mot, l’art du piétinement. Dans sa formation, on ne lui indiqua pas qu’exercer le pouvoir est comme disposer d’un moule pour produire le bien-être et la joie dans la société. Il fut privé du vrai sens du mot « leader » et ne compris pas qu’être leader, c’est mourir en soi pour vivre à travers le rayonnement du Collectif qu’on constitue patiemment par l’exemplarité qu’on impose. Que commander, c’est recréer le plaisir de faire Un, dans la diversité des postures, au lieu de faire abusivement prévaloir l’austérité idéologique et de goût qui pétrifie les contradictions, inhibe l’inventivité et détruit la salutaire émulation critique.

II- Le venin du pouvoir

Mais ces qualités nobles qu’il incarnait n’étaient pas du goût du système néocolonial qu’il servait. On lui fit miroiter les gros titres de gloire, les honneurs surfaits, l’illusion du pouvoir. On le gava d’autres illusions pernicieuses, de fausses croyances et de faux avantages de toutes natures. Il devint, à son corps défendant, addict du caricatural pouvoir politique, de ses artifices jouissifs et des excès des gloires évanescents. En un mot, il s’est provisoirement enfoncé dans ses instincts de domination.

On lui fit intégrer une loge blanche et la métamorphose fut déroutante et brutale. On le vida presque de son détachement naturel et lui inocula une soif intarissable du pouvoir et cet enracinement dans la vanité obstrua la prospective qui permet de sonder l’avenir et de postuler l’éternité.

Le venin de l’ésotérisme occidental et du néocolonialisme l’avait déjà appâté avec son sucre maudit : le pouvoir, les faux honneurs, les privilèges et l’argent qui ne lui appartenait pas. On l’initia à la fausse magie qui détruit le cœur sous le prétexte d’amplifier les rougeurs du tempérament, astuces indispensables pour commander aux hommes, croit-on.

Il n’apprit pas le secret du véritable leadership, à savoir, l’humilité, le discernement ; il ne s’initia pas à la vraie grandeur qui recommande d’absoudre et d’élever. En un mot, comme Administrateur civil hors-échelle, il n’eut pas la chance de travailler dans une administration territoriale qui impulse le développement économique et l’épanouissement des citoyens.
On ne fortifia pas son caractère, ni ne renforça ses prédispositions au désintéressement, au bon goût, à la vertu.
Malgré les apparences de bonne humeur, il était psychologiquement, mentalement et émotionnellement cassé, dérouté, malheureux.

Cette aventure ambiguë a durablement engourdi et ensommeillé, en lui, les qualités matinales de la vie, à savoir, la sollicitude, l’empathie, la générosité, la compassion, l’amour. Il sombrait. Et il me confiait ses tourments et ses regrets. On le renfloua de tant de chimères qu’il crut s’être transformé en la vapeur saccadée du néant ! En son for intérieur, il n’était plus presque rien, juste une ombre fugace qui confirme l’inévitable facticité!

Avec tes fonctions de commandement, tu étais devenu, pendant un temps, un encombrant. D’où le sobriquet d’Écraseur qui te collait à la peau et que tu revendiquais, sans convictions. Au fait, l’écraseur, l’écrasement, c’est quoi ? L’écrasement, c’est l’engagement viscéral à en découdre avec le « zeze mot ». Et c’est qui les zeze ibot ? Les zeze ibot, en Eton, ce sont les gens double zéro qui font beaucoup de bruits dans la société et qui n’ont pas de retenue et de respect envers les gens valables. Ce sont des intrigants qui ne comprennent rien et qui dérangent simplement pour que les choses n’avancent pas.

Père,

L’écraseur, que tu étais, les identifiait parmi les adversaires politiques et les élites égoïstes et corrompus venant de Yaoundé, et même parmi les villageois qui refusaient le développement du village. L’écraseur est l’avaleur du mauvais sort qui guette le village. C’est pourquoi, lorsqu’on restait à deux, après la trépidante ambiance du jour, assis dans notre coin, à Emombo, Mimboman-Carrefour ou ailleurs (je ne vous dis pas où), devant nos bières et entourés de nos « péchés », tu me confiais « Mot, par rapport au substantif d’Écraseur, je fais la comédie... » Et tu t’esclaffais avec le rire bruyant dont tu avais seul le secret. Mais ce rire même était tout une dissertation philosophique sur le cynisme que nous, humains, avons en partage : « L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres » ?

III- L’ultime transfiguration

Par ta puissance d’élaboration intellectuelle, ta haute idée de la République et des devoirs supérieurs du citoyen-philosophe, tu as développé un mépris glaçant des jacassements de la populace et tu es devenu cet être exalté que façonnent les séparations sectaires, presque nietzschéen, surhumain. Tu singeas donc Nietzsche jusqu’à la caricature et tu t’abreuvas aux extases assourdissantes du Surhomme. Comme lui, tu avais ta définition du bonheur arrêtée : « Qu’est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance croit, qu’une résistance et en voie d’être surmontée ».

Mais, tu gardas ferme en son cœur une valeur, que dis-je, une contre-valeur, la compassion, et la métamorphose de ton esprit échoua : le chameau que tu étais devenu ne put se changer en lion, pour précipiter aux abimes les faibles, les ratés, les dépravés, les décadents et tous ceux qui font régresser la vie. Tu compris que pour être féroce, il faut éviter d’être compatissant et charitable. Or, tu voulais faire la synthèse de la dictature et de l’amour : impossile !

Pour résoudre l’énigme que tu t’es constitué au sortir de l’École du commandement, ton génie a mobilisé ses ressources insondables. Tu as compris qu’« au fond le désespoir se confond avec la solitude et il n’y a pas de valeur sans communion ». Tu te convaincs que l’homme est aussi une femme ; que, pour être véritablement humain, l’on doit être, en même temps, comme une chose qui pense, qui imagine et qui sent, bref, un composé de féminin et de masculin qui s’interpénètrent dans une apothéose terrestre.

Dans le déchirement, avec un regain de lucidité corrosive, tu as réalisé, au dernier jour, qu’un administrateur civil philosophe est une anomalie dans le système gouvernant actuel. Tu réussis, heureusement, à préserver ton cœur des compromissions de l’Immonde. Malgré les inoculations du venin de la domination et de l’abrutissement néocolonialiste qu’on t’inculqua, au dernier jour donc, tu réussis à neutraliser, en pensée, les ressorts napoléoniens de la gouvernance tropicale.

À la fin, tu te ravisas et tu pris conscience de la faillibilité de toute puissance usurpée. Mon mentor comprit que « le pouvoir est quelque chose que j’éprouve en l’exerçant ou en y résistant », et que le commandement territorial, tel qu’on l’enseigne aujourd’hui à l’ENAM, est un naufrage humain. Il parvint finalement à faire la différence entre un dévouement républicain authentique et un héroïsme de façade.

Ce fut la revanche de la plénitude de vie qui le constituait depuis sa prime enfance. Comme un fleuve longtemps tenu par des digues géantes qui s’énerve et déborde, il décida de basculer vers ses premières amours, de travailler à se sanctifier de son vivant, en se sacrifiant pour les autres, d’ici et d’ailleurs. Atangana Etéme était un pionnier dans la création des sites internet interactifs, offrant bénévolement des services d’informations camerounaises en ligne au monde entier. Aux fantasmes de domination sur les siens et le peuple, il suppléa la passion d’aider. Cette ultime métamorphose n’eut pas le temps de se réaliser. Il est mort trop tôt, mais pas trop tard pour faire la paix avec sa femme, qu’il n’a jamais véritablement jamais cessé d’aimer, malgré la distance. Dans les affaires de cœur, un kilomètre est l’équivalent d’un millimètre...

IV- Le salut par le peuple

Père,

Les voici donc. Voici tous les zeze ibot, tous venus t’accompagner et assister à ton couronnement spirituel, atemporel. Ils veulent, par leur présence, te signifier la vacuité de ta science du commandement, de ta posture d’Écraseur. La jeune génération doit en tirer les leçons.

Malgré certaines inconduites, tu es demeuré l’enfant préféré du village. On ne lance pas les cailloux à un arbre qui ne porte pas de fruits, a-t-on coutume de dire. Aussi toutes les critiques qu’on t’adressait visaient-elles à te sauver de l’attrait du Diable.

Toutes ces familles Menyagda réunis ici te sauvent de ton écrasement dans le néant de l’oubli et encensent tes vertus de générosité, de sacrifice, d’empathie. Ils te sanctifient.
Ils dépoussièrent tes inconduites pour que brille de tous feux l’auréole luminescente de ton intarissable Amour envers tous les prochains et les lointains internautes qui pleurent avec nous ta disparition brutale.
Ils te redonnent ta véritable dimension d’impérissable, ta remarquable stature, car tu es demeuré, malgré l’aveuglement de ce Pouvoir mensonger que tu as contribué à renforcer, l’Homme de communion que tu n’as jamais cessé d’être.
Ils disent, en somme, comme le poète :

Dans tes petits gestes
Que de grandes tendresses […]
Ton poids est comme ta foi
Comme une romance en soie
Dois-je croire à ces instants Seigneur
Les larmes qui coulent de mes yeux
Ressemblent à la rosée de la nuit
Et mon honneur refuse de mourir
O charme épargne mon cœur.

Ce peuple est là, regardant tes pieds éteints qui calmeraient la mer en furie.
Ah, Minkama pleure !!!
Cette grande famille, tout ce village pleure ta disparition. Voici sa rivière de victuailles asséchée ! Voici sa barque d’espérances brisée !

Ah ! pleure, infortunée ! en ta barque perdue,
Seule, tu n’auras point, pour reposer ta vue
Ce tableau déchirant, mais qui brille si doux
De l’ange qui bénit sa famille à genoux !

V- La solitude mortelle d’un Homme de communion

Père,

Finalement, ta vie a été une mort livresque programmée. Pour échapper au triste sort d’Alceste, le misanthrope de Molière, tu t’es résolu à vivre dans les théories scientifiques, dans la cité des Belles-lettres. N’ayant pas vécu suivant les canons de l’Église et des traditions, sans pour autant en transgresser les morales, tu t’es abandonné dans l’errance de l’exclusivité du surhomme.

Ta solitude des derniers jours fut ta pénitence. Tu es mort seul, entouré de personne, comme tous les retraités du pouvoir de la vanité. Oui, ils meurent presque toujours seul dans leur cœur, dans la pénombre du temps, sous le regard absent de tous ceux qui ont profité de leurs largesses.

Telle est la symbolique de ta mort. « La mort, c’est un attrape-nigaud pour les familles ; pour le défunt, tout continue », écrit le philosophe. Ta vie est à ton image ; ta mort est à l’image de ta vie : une apothéose de contradictions irréductibles.

Tu es un condensé de plénitude qui déborde au-dehors pour éteindre le feu que des parvenus et les égoïstes allument aux quatre coins de la planète. « J’ai voulu que ma bonté soit plus dévastatrice que mes vices », avoues-tu. À preuve, dans tes mains, les choses brûlaient : il fallait en faire don au nécessiteux, à nous.
Que fus-tu donc, sinon un bruit divin étouffé, une splendeur ligotée.

Seigneur,

Pourquoi nous l’avoir offert, avec un si bon cœur à la naissance, et permettre ensuite qu’il se transformât en un encombrant pour ceux qui l’aimaient si fort ?

Père céleste,

Comprends nos lamentations ! Nous sommes las de l’amer repos qui est désormais son lot. Pourquoi l’avoir paré d’une candeur si mélodieuse et bienfaisante alors que tu allais ensuite l’accabler d’autant de suffisance et d’orgueil dans ses jours de gloire administrative ? Qu’as-tu permis que la ferveur première qu’il a suscitée ne demeure immaculée ? Qu’as-tu autorisé que sa native et élégance des mœurs soit finalement entachée ?

Mes sœurs,

Mes frères,

Le cœur de l’homme juste et bon est le prélude du Ciel. Prions donc pour que cet enfant prodigue, qui n’eût pas le temps d’apporter la rose du pardon à tous ceux qu’il avait effarouchés, trouve le chemin de toutes les grâces.

Que ce cœur meurtri retrouve la justesse de ses battements harmoniques, sa bonté générique et sa pleine clarté morale.
Prions, car la prière est, comme dit le poète, l’aurore des cœurs !

Père,

Voici venue ta Résurrection. Désormais, comme dans la mystique égyptienne, tu es en même temps l’Œil du Lointain (Horus) et le Principe de la transmutation (Osiris).
Fais reliure ta rectitude éprouvée et les luminescentes réverbérations des sacrifices et des trésors d’amour que tu répandis autrefois autour de toi !

Puisque tu commences ton rituel de l’effacement, féconde-nous enfin, nous les Agenouillés, qui restons dans cette Île de flammes qui dérive inexorablement !
Voici venu le temps de ton Élection, ta fusion avec la Rectitude (la Maat) ! Dans le Sentier de ton accomplissement céleste, tiens ferme ton cœur ! Telle est la véritable initiation !
Notre amour est ta promesse et ta garantie d’éternité, car : Les seuls morts, les vrais morts, sont ceux que nous n’aimons plus.

Vas rejoindre le « Maître de la vie » et la Source de la Lumière !
Entre sans peur dans la Cité intérieure !
Adieu !

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