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General News of Wednesday, 7 October 2020

Source: www.camerounweb.com

Succession à Etoudi: la France a tout planifié à Paul Biya [Confidentiel]

La succession au palais d'Etoudi se pose avec acuité au Cameroun. Un sujet qui irrite l'opposition notamment le MRC de Kamto quand on parle de gré à gré. Une note de Jacques Dupuis, Ambassadeur de France au Cameroun de l'époque révèle comment la passation du pouvoir a été effectuée entre Ahidjo et Biya et surtout sur quelle base le choix a été porté sur lui. Le même scénario se produit encore avec la succession à Etoudi plus de 30 ans après, la guerre sans merci dans le sérail et l'alternance politique que veut à tout pris l'opposition.

Intégralité de la note de Jacques Dupuis

Quand la France parlait du Cameroun en cas de disparition du Président Ahidjo et voyait déjà Paul Biya parmi les successeurs...

Ahmadou AHIDJO président, depuis 13 ans, aux destinées de son pays. Son autorité est complète : il décide de tout, même de questions qui peuvent paraître mineures. On peut dire que le Cameroun c'est le Président AHIDJO; le vide que créerait sa disparition serait grand.

La Constitution prévoit, au chapitre des dispositions transitoires, dans son article 38 que le « président de la République Fédérale du Cameroun » est jusqu'au terme de son mandat actuel, président de la République Unie du Cameroun Réélu triomphalement le 28 mars 1970, reinvesti en conséquence le 06 mai 1970, M. Ahidjo est donc en fonction jusqu'au 05 mai 1975 date d'expiration de son mandat de 5 ans (article 7 alinea 1). Dans le cas où le problème de sa succession se serait posé, l'ancienne Constitution prévoit que c'était le vice président qui, jusqu'aux élections exerçait automatiquement les fonctions de chef de l'Etat. La nouvelle qui ne comporte pas de poste de Vice-président traite de cette question dans son alinéa 7. C'est ainsi que si l'empêchement est seulement temporaire « le president de la Republique peut designer un des membres du gouvernement pour exercer ses fonctions dans le cadre d'une délégation de pouvoirs » (alinéa 2). Cette disposition semble viser soit une longue absence à l'étranger soit une incapacité physique temporaire. L'alinéa 3 prévoit qu'en cas de vacance consécutive à un décès ou à une incapacité physique permanente, constatée par la cour suprême, les pouvoirs du président de la République sont exercés de plein droit par le président de l'Assemblée nationale jusqu'à l'élection du nouveau président. Qui, selon le même article doit se tenir 20 jours au moins et 30 jours au plus après l'ouverture de la vacances.
Si le chef de l'Etat peut (article 11 alinéa 2), lorsque les circonstances l'exigent, proclamer l'état d'urgence ou (l'alinéa 2) «en cas de péril, grave, manquement à l'intégrité du territoire de la vie, l'indépendance ou les institutions de la nation, proclamer l'Etat d'exception, rien n'indique que de pareils pouvoirs, soient automatiquement transférés au président intérimaire; ainsi, au cas où la disparition brutale du chef de l'Etat serait suivie de troubles graves, il n'est pas certain que son successeur immédiat puisse décréter l'état d'urgence ou l'état d'exception. Aux termes de l'alinéa 4 de l'article 7, il est d'ailleurs précisé que le président de la République par intérim ne peut modifier ni la Constitution ni la composition du gouvernement. Aussi plane-t-il une certaine incertitude sur les pouvoirs de celui qui, ex abrupto, serait chargé de la direction de l'Etat à un moment où justement on peut penser que s'ouvrirait une période de crise pour le pays. Le rôle du président intérimaire parait devoir se limiter à veiller à la bonne organisation des élections présidentielles. Ce n'est que dans les premiers mois de l'année prochaine qu'auront lieu les élections des membres de l'Assemblée nationale. Pour le moment l'Assemblée fédérale étant dissoute, seul demeure en fonction, son bureau présidé par M.Marigoh Mboua, personnage effacé et sans grande autorité sauf dans l'Est, sa région d'origine.
On se demande à Yaoundé si, compte tenu de l'importance que revêtira, du fait de la Constitution le poste de président de l'Assemblée nationale, le chef de l'Etat ne souhaitera pas designer M.Tandeng Muna, anglophone, ancien Vice président de la République, qui occupe actuellement les fonctions de ministre d'Etat, M. Muna figure d'ailleurs en tête de la hiérarchie ministérielle actuelle mais sans attributions précises. Une telle solution aurait l'avantage de rétablir en quelque sorte l'équation actuellement rompue au profil des francophones.
Ce serait en principe à l'instance supérieure du parti, c'est-à-dire au bureau politique l'U.N.C de choisir un candidat à la succession. Le choix ne manquera pas d'être difficile. Des troubles pourraient bien se produire tant les sentiments ethniques et tribaux sont encore vifs au sein d'un pays où le sens de l'unité nationale est encore bien peu enraciné. Aussi semble-t-il quelque peu aventuré d'avancer des noms de «possibles». Certains auxquels on avait pu songer il y a quelques années semblent aujourd'hui devoir être écartés. C'est le cas de M. Enoch Kwayeb, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale qui dut abandonner ses fonctions ministérielles pendant un an en raison des soupçons qui avaient pesé bien à tort sur lui, à propos de l'affaire de l'évêque Ndongo, Bamiléké comme lui. Il en est de même du docteur Simon Pierre Tchoungui, personnalité falote, ancien Premier ministre du Cameroun Oriental qui depuis la Réunification, a disparu pratiquement de la scène politique, à moins que le chef de l'Etat ne le tienne en réserve pour quelques postes honorifiques à pourvoir.
A priori, il pourrait sembler que la présidence devrait passer à quelqu'un qui ne fut pas originaire du Nord. Si M. Ahidjo musulman et nordiste est apparu à l'époque comme étant le meilleur commun denominateur du Cameroun, l'élection d'un de ses coreligionnaires qui n'aurait pas son autorité personnelle pourrait peut-être susciter de vives réticences. D'ailleurs, on se plaint ici discrètement de l'importance excessive que les gens du Nord ont pris dans le gouvernement et l'administration, mais les grandes ethnies du Sud, du Littoral et de l'Ouest pourraient-elles se mettre d'accord ? Cela semble aléatoire.
On peut cependant songer à certaines personnalités toutes francophones, les anglophones ayant dans l'état actuel des choses aucun espoir de diriger un pays où la langue française reste prépondérante. Peut-être en premier lieu faut-il citer M. Ayissi Mvodo, ministre de l'Administration territoriale, secrétaire politique du parti, tout dévoué au président Ahidjo, qui a fait sa carrière et dont l'étoile monte. Plus vraisemblablement songerait-on à M. Paul Biya, l'actuel ministre d'Etat secrétaire général à la présidence, bras droit du président. M. Biya est un personnage efficace quoique volontairement effacé, mais sa capacité et ses qualités de discrétion et de modération pourraient lui valoir d'être pris en considération, d'autant qu'en raison de son âge il pourrait faire la transition entre les anciens au pouvoir depuis 1960 et les jeunes qui aspirent à les supplanter.
Dans le cas où à la faveur de troubles, le désordre s'installerait dans le pays, on pourrait penser aux «colonels» ; on ne voit pas cependant, les membres de la hiérarchie militaire donner des signes d'un intérêt particulier à l'égard de la chose politique dont ils sont soigneusement tenus à l'écart ; ceux qui sont parvenus aux plus hauts postes s'y trouvent sont en raison de leur fidélité au président soit parce qu'on est assuré qu'ils ne risquent pas d'inspirer des pronunciamientos, tous on à cœur de profiter des avantages matériels attachés à leur professions.
Par contre un facteur nouveau est apparu ces dernières années, dont il faut aujourd'hui tenir compte: ceux qu'on appelle les «jeunes diplômés» dont l'orientation politique, se situe, en général plus à gauche de celle des responsables au pouvoir. Presque tous installés dans leur position depuis l'indépendance, ils pourraient donner de la tablature aux dirigeants de l'U.N.C et songer à un candidat sorti de leur rang. Cette hypothèse ne saurait être exclue. Si jamais elle venait à se réaliser, nous nous trouverions alors en face d'un interlocuteur dont les sentiments à notre égard seraient beaucoup plus réservés que ceux de l'actuel chef de l'Etat. Les jeunes diplômés écarteraient sans doute brutalement les anciens jugés trop proches de nous.
Le président est trop conscient du problème que pose sa succession pour n'y avoir pas songé. S'il manifeste parfois en privé une certaine lassitude du pouvoir c'est beaucoup plus de sa part, une attitude que la marque d'une intention de se retirer. Cette dernière ne saurait être retenue que comme une hypothèse d'école. Dans ce cas d'ailleurs il pourrait préparer la succession en désignant suffisamment à l'avance un dauphin.
En fait, dans le cas où par accident M. Ahidjo viendrait à disparaitre soudainement de la scène camerounaise, nul ne sait ce qu'il adviendrait. Le bureau politique de l'U.N.C. arriverait-il à s'entendre ? Assisterait-on à une résurgence de rivalités ethniques que seule l'autorité du chef de l'Etat à réussi jusqu'ici à tenir en lisière ? Nul ne le sait. Peut-être ces préoccupations sont-elles inactuelles. Elles ne peuvent cependant être passées sous silence.
AMBASSADE DE FRANCE AU CAMEROUN
Yaoundé, le 17 novembre 1972

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