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General News of Tuesday, 26 November 2019

Source: www.camerounweb.com

Sérail : le jour où Paul Biya a définitivement sombré dans le tribalisme

Paul Biya n’a pas toujours été un chef d’Etat contesté, traité de dictateur et tribaliste . En succédant à Ahmadou Ahidjo en 1982, le jeune ancien premier ministre incarnait l’espoir après le règne sans partage de son prédécesseur. Paul Biya avait le mérite d’augmenter le salaire des Camerounais de 16%, d’effectuer plusieurs recrutements dans la fonction publique et de faire de la liberté d’expression, une réalité au Cameroun.
La situation va cependant basculer lorsque dans la nuit du 05 au 06 avril 1984, Paul Biya fut victime d’une tentative de coup d’Etat organisée par des jeunes cadres de l’armée originaires du Nord du Cameroun.


La journaliste Fanny Figeaud raconte la suite des évènements dans ouvrage "Au Cameroun de Paul Biya" dont nous vous proposons quelques extraits




Dans la nuit du 5au 6, des détonations et des coups de feu ont réveillé les habitants de Yaoundé: des militaires, restés fidèles à Ahidjo et originaires comme lui du nord du pays, étaient en train de tenter un coup d’État. Dirigés par le colonel Ibrahim Saleh, commandant de la Garde républicaine (devenue depuis la Garde présidentielle), ils ont pris le contrôle de l’aéroport. Ils ont réussi à encercler le palais présidentiel, arrêté plusieurs hauts responsables de l’armée et de la sécurité présidentielle, dont le délégué général à la sûreté nationale (DGSN) Martin Mbarga Nguelé, le directeur de la sécurité présidentielle, le colonel René Claude Meka, le commandant adjoint de la garde présidentielle, le colonel Douala Massango. Le chef d’État-major afait partie de ceux qui ont pu leur échapper et organiser la riposte. Ahidjo n’a pas revendiqué ouvertement cette tentative de coup d’État mais a déclaré, énigmatique, sur les antennes d’une radio internationale : « Si ce sont mes partisans, ils auront le dessus ».


Après trois jours de combats, les mutins ont finalement été maîtrisés. Le 7avril, dans un message radiodiffusé, Paul Biya, mis à l’abri le temps des combats dans un bunker de la présidence, a pu dire à ses concitoyens: « Le calme règne sur toute l’étendue du territoire national ». Officiellement, 70 personnes ont été tuées au cours de ces événements, 1053 ont été arrêtées. Une cinquantaine d’autres ont été condamnées à mort. Dans les jours qui ont suivi, une vague de représailles a touché principalement des Camerounais du Nord. « Certains sont détenus sans inculpation ni jugement »,s’est alarmé Amnesty International. Le déroulement de la tentative de putsch est resté trouble: selon certains analystes, le régime savait qu’un coup d’État était en préparation et aurait laissé faire pour mieux reprendre le contrôle du pouvoir et confondre les comploteurs. D’autres ont vu une complicité d’élites politiques du Sud du pays, qui cherchaient à faire pression sur Biya pour qu’il leur accorde des faveurs. Après ces événements qui ont durablement marqué les habitants de Yaoundé, Biya a semblé affaibli. « On le disait désemparé et prisonnier de l’armée qui, pour la deuxième fois consécutive, venait de sauver son pouvoir.

Les jours du régime semblaient compter et maints observateurs s’employaient à supputer la direction d’où viendrait le coup de grâce. Le plus préoccupant, pour le président de la République, était d’avoir eu à endosser une nouvelle vague de répression qui paraissait devoir étendre l’influence des militaires et qui, surtout, bloquait le processus de décompression politique auquel il s’était identifié depuis 1982 », commentait en 1986 Jean-François Bayart2. Cependant, le président a peu à peu repris la main de manière très habile. Il a d’abord écarté plusieurs caciques de l’ancien régime, à l’instar du chef du Centre national des études et de la recherche (Cener), la police politique, Jean Fochivé, remplacé par Denis Ékani, et du numéro deux de l’UNC, Félix Sabal Lecco.


Il afait aussi sortir du bureau national de l’UNC des symboles de la période Ahidjo: Bello Bouba Maigari, Victor Ayissi Mvodo, Énoch Kwayeb, Amadou Hayatou. Les rivalités au sein de l’UNC ainsi modifié l’ont aidé à faire le reste: une guerre d’influence opposait alors les modernistes souhaitant plus de démocratie et les conservateurs ne voulant pas entendre parler de changement. Les plus farouches partisans du « Renouveau » voulaient voir émerger de nouvelles têtes: « On ne saurait mettre du vin nouveau dans de vieilles outres sans courir le risque de le perdre »,adéclaré l’économiste Georges Ngango, ministre chargé de mission depuis juin 1983. Le ministre de la Culture et de la Communication et nouveau numéro deux de l’UNC, François Sengat Kuo, depuis longtemps dans les arcanes du pouvoir, lui a répondu: « Les hommes du Renouveau ne sont pas forcément des hommes nouveaux ». C’est dans un climat de grande fébrilité que s’est tenu en mars 1985 à Bamenda (nord-ouest) un congrès de l’UNC. Celui-ci a changé de nom pour devenir le « Rassemblement démocratique du peuple camerounais » (RDPC). Biya a fait allusion aux querelles internes dans son discours d’ouverture: « Il me plaît de prime abord de pouvoir observer, pour m’en féliciter, que rien n’a donc pu empêcher la tenue de nos présentes assises. Rien, pourtant, ne nous aura étéépargné... Ni les surprises désagréables, ni les émotions, ni les déceptions, ni le feu, ni le sang, ni les larmes (...). Tout aura été entrepris pour s’opposer à la tenue des présentes assises (...).


C’est dire que si notre présente rencontre ne devait nous permettre que de nous féliciter d’avoir pu tenir les assises de ce Congrès, il y aurait déjà là un bien grand motif de satisfaction et de légitime fierté pour toutes et tous les militants de l’Union nationale camerounaise ».Si le Comité central du parti a été à moitié renouvelé lors du congrès d e Bamenda et si un nouveau mode de scrutin uninominal, majoritaire et secret, a permis en 1986 de très nombreux changements d’hommes au niveau de ses organes de base3, Biya a gardé plusieurs figures du régime Ahidjo: Sengat Kuo et Joseph Charles Doumba, barons de l’UNC, ont conservé la tête du RDPC.


Biya a réussi ainsi à glisser entre deux eaux, à se tenir à distance des différents clans entourant le pouvoir pour redevenir le maître du jeu politique, une ligne de conduite qu’il a par la suite toujours gardée. Cependant, si la crise de 1984 a en partie renforcé Biya, elle a aussi entraîné chez lui un important changement de priorités: il a adopté une logique sécuritaire, faisant de sa sécurité et de la stabilité de son pouvoir ses seuls centres d’intérêt.

Il s’est aussi enfermé dans une « coquille ethnique »4: il a donné la priorité aux Beti, son ethnie, en leur attribuant un certain nombre de postes dans l’administration, à la tête des entreprises publiques, dans la diplomatie et au sein des forces de sécurité. Sa popularité a par conséquent commencé à baisser. Et ce d’autant plus que, même si depuis son arrivée parler de politique était redevenu possible, ses autres promesses de libéralisation tardaient à se concrétiser.

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