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General News of Friday, 13 November 2020

Source: tdg.ch

Racisme : voici Mischa Hedinger, l’auteur de l’histoire tronquée du Cameroun

Avec «African Mirror», le cinéaste Mischa Hedinger examine la figure controversée de René Gardi, documentariste bernois qui a façonné une vision naïve et trouble de l’Afrique. Entretien.

La Suisse aime penser qu’elle peut se vivre à l’écart des grands événements du monde, cultivant une distance qu’elle légitime le plus souvent par sa neutralité affichée. Cette bien-pensance confortable, si ce n’est hypocrite, soumet parfois notre pays à d’implacables rappels à l’ordre ou à des retours de refoulé cruels pour la façade de son identité «propre en ordre». Il suffit de mentionner la question des fonds juifs pour s’en convaincre. Le cinéaste Mischa Hedinger se plonge dans un tout autre dossier avec son film «African Mirror», questionnant le rapport de la Suisse à l’Afrique, à ses traditions et à ses cultures.

Sans remonter aux participations négrières du XVIIe et du XVIIIe, le réalisateur s’attache à la figure de René Gardi (1909-2000), auteur et documentariste bernois qui a très largement contribué à ouvrir des fenêtres sur le continent noir par ses reportages sur le Cameroun, le Sahara et la Nouvelle-Guinée. L’originalité du travail de Mischa Hedinger tient à son usage exclusif de matériau produit par Gardi lui-même: ses textes, ses films, ses interventions télévisuelles puisque le conférencier aguerri était aussi un invité régulier des médias alémaniques.

Propagateur d’une vision fantasmée de l’Afrique, René Gardi s’empêtre dans des contradictions où une candeur nostalgique se mêle à des considérations racistes sans recul. Il fait ainsi l’apologie de la simplicité de vie et du respect des traditions des populations rencontrées – ce qui lui permet de faire le vœu que les paysans de montagne suisses puissent connaître pareil sort! – mais, dans le même mouvement, dénigre leur incapacité à maîtriser la civilisation moderne… Dans la foulée de missionnaires qu’il défend avec force, le Bernois oscille entre admiration d’un Eden primitif – cliché qu’il renforce d’ailleurs à plaisir – et paternalisme condescendant sur ces «bons sauvages» qui ne le sont plus tant que ça dans l’Afrique des années 50 et 60.

Passons sur l’affaire de pédophilie (en 1944) qu’a révélée l’enquête de Hedinger et qui permet de lire différemment la sexualisation des corps de certaines séquences des films de Gardi. Au cours de ses reportages aux commentaires alambiqués (et épinglés en tant que tel par une commission allemande lors de la sortie de son film «Mandara» en 1959), le documentariste révèle beaucoup plus de lui-même et de sa culture helvétique. Avec une bonne conscience pas toujours exempte d’hésitations, notamment quand il s’agit de décrire les levées d’impôts des forces coloniales françaises auprès de paysans. On le sent prêt à les contester avant de se rétracter sur l’argument qu’ils ne sont «pas si élevés». Face à la grande puissance, le Suisse s’incline… pour préserver son petit paradis de visiteur africain.

Mischa Hedinger, à 36 ans vous ne faites pas partie de la génération Gardi. Comment avez-vous découvert le documentariste?


Ma génération ne le connaît pas, en effet. Mais mes parents et mes grands-parents possédaient certains de ses livres. En 2012, j’ai lu un livre sur la Suisse post-coloniale, même si c’est un pays sans colonies, où il y avait un texte sur Gardi. J’ai découvert à ce moment la richesse de ce qu’il avait laissé, le nombre impressionnant de ses livres publiés, ses films, ses interventions à la radio et à la TV, ainsi que ses photos – plus de 30000. À partir de là, j’ai imaginé un film d’après ces archives. D’autant plus que j’avais moi-même voyagé en Afrique et réalisé des films pour des ONG, ce qui m’avait mis mal à l’aise car j’étais le blanc qui avait le pouvoir de filmer.
René Gardi est-il emblématique d’une vision suisse de l’Afrique?
Oui, mon idée n’était pas de m’intéresser excessivement à sa biographie. Il était un outil pour évoquer des thèmes plus larges. Son regard est suisse, mais aussi européen. Gardi a ses points de vue personnels mais ils rejoignent des pensées plus générales qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui, de façon moins claire, plus subtile. Mais en tant qu’Alémanique, il est plus tributaire de l’Allemagne, pays qui a eu des colonies mais n’en a jamais tiré de bilan, que de la France qui a été contrainte d’affronter sa grande histoire coloniale. D’un point de vue alémanique, René Gardi a eu un gros impact en multipliant les conférences, les interventions.


À une époque qui, sur les sujets sensibles, réclame sans cesse de la contextualisation, vous avez fait exactement l’inverse…


J’ai beaucoup réfléchi à cela. Au début, il n’était d’ailleurs pas clair que je n’utilise que ses archives… Il y a évidemment de nombreuses autres perspectives africaines qui ne sont pas dans mon film. Mais je crois que le montage est assez parlant. En reproduisant ces pensées coloniales et racistes et en les amenant dans le contexte et les réalités d’aujourd’hui, le film crée une autre expérience où le spectateur est forcé de se positionner. On cherche à prendre ses distances, mais l’on n’arrive pas à se détacher facilement, on pense un peu comme lui, on fait partie de cette histoire coloniale blanche qu’on le veuille ou non. Cela ouvre en tout cas le débat. J’ai rencontré des personnes noires pour qui le film était un soulagement: cette histoire suisse était traitée, le racisme exposé. Le premier pas pour lutter contre le racisme c’est déjà d’admettre qu’il y en a et ce film peut aider à cette prise de conscience.

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