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Opinions of Monday, 15 April 2019

Journaliste: Man Bene

REVELATIONS: comment la françafrique a vampirisé les dictatures africaines

L’Afrique fut colonisée pour une raison précise : profiter de ses ressources du sol et du sous-sol dont a besoin l’Occident. Il ne faudrait pas se tromper sur ce fait inavoué qui perdure encore. Il faut comprendre aisément que les intérêts de l’Occident colonial sont en dehors de son continent. L’Afrique se voit ainsi perçue pour ce qu’elle a, du point de vue matériel, et non pour ce qu’elle est, du point de vue ontologique.

Des mécanismes de prise de possession du patrimoine humain et naturel du continent africain vont être mobilisés pour masquer, autant que faire ce peut, l’entreprise abjecte de la colonisation. Se trouvant des lieutenants africains, des formes de collabos donc, le dessein colonial va prospérer à travers des arguties tels que : assistance sanitaire des peuples ‘indigènes’, scolarisation des masses, coopérations multiformes post-coloniales et précisément le grand serpent de mer appelé la « françafrique ».
La françafrique est une expression qu’utilise Houphouët-Boigny en 1955 en pleine période coloniale et préparatoire aux indépendances du pré carré français. Le but visé était de maintenir des rapports privilégiés avec la France pour, soi-disant, mieux appréhender la période post-coloniale.

L’effectivité de la relation avec la France naît au début des années 1973-1974 avec pour coloration d’être un « rendez-vous » entre la métropole et ses anciennes colonies. Omar Bongo et Houphouët Boigny, déjà aussi à l’initiative de la création la francophonie, assigneront à la françafrique une dimension de maintien du cordon ombilical. L’idée va être récupérée par Giscard d’Estaing, Mitterrand et tous les autres successeurs au pouvoir présidentiel français qui en feront un « sommet diplomatique » où parfois le devenir de l’Afrique est décidé et acté.

On a le sentiment que l’Afrique avalisait par là une sorte de paternalisme que la France n’hésitera pas de se refuser d’assumer subrepticement sous la coupole du bilatéralisme et autre vocabulaire cosmétique du genre, « aide au développement », « accords de défense », « accords de coopération » ou « politique africaine de la France ».

Pour ne pas revenir sur les motivations (honteuses) de part et d’autre de ce partenariat incestueux, il importe de s’appesantir sur les motivations objectives justifiant que la France soit toujours portée à ne pas se dessaisir de ses intérêts en Afrique.

Sur le plan économique, l’expansion de l’entreprenariat français en Afrique est assez visible. Malgré les frasques que l’on peut citer sur l’exploitation abusive des ressources du continent africain ainsi que les manœuvres de corruption dans l’affaire Elf, il est suffisamment clair que le positionnement de la France sur le marché local est hautement majeur. Après avoir longtemps été partenaire numéro un de son pré carré, avec la mondialisation et la montée de nouvelles puissances, le statut et la préférence de la France battent de l’aile. La France tient donc à maintenir ses capitaux et son primat géo-économique sur ses concurrents américains, asiatiques ou du Brics.

Or, cette politique économique et entrepreneuriale de la France en Afrique ne résiste que difficilement devant la montée de la prise de conscience des influenceurs sociaux que constituent ce qu’on appelle les activistes panafricanistes. Ils dénoncent non seulement la persistance inexpliquée du franc CFA, comme monnaie de dépendance continue de l’Afrique vis-à-vis d’une métropole en panne elle-même d’autonomie, mais aussi le devoir de renoncement systématique aux anciens accords coloniaux qui n’ont plus de pertinence aujourd’hui. L’Afrique est un continent qui mérite de justifier son indépendance politique à travers une souveraineté économique où la France n’est plus centrale ni dans son architecture, ni dans son fonctionnement.

Il faut tout de même reconnaître que l’influence de la France économique en Afrique reste forte. Pour le C.I.A.N. (Conseil Français des Investisseurs en Afrique), à peu prés 75% des investisseurs sont Français pour pratiquement 40 milliards d’euros. Le déclin sur les parts du marché sont par contre perceptibles depuis les années 2010 : 4% pour la France contre 22% pour la Chine. N’en demeure pas vrai que la percée du groupe Bolloré en Afrique (45 pays sur les 54 du continent) s’impose toujours.

Conscient donc du risque qui plane sur son pays, le nouveau président français, Emmanuel Macron, en visite officielle au Burkina Faso (novembre 2017), a voulu (sans se désolidariser fondamentalement de l’héritage colonial) maquiller l’ambition de leadership économique de son pays en Afrique en assainissant, pour ce qui est possible de le faire, l’environnement géo-économique. Indexant les dérives liées à la corruption et aux accords abusifs observés par le passé, il est question de montrer maintenant patte blanche et d’inscrire l’éthique au cœur du partenariat avec le continent africain. Mais comment y croire quand on connaît les enjeux de la françafrique sur le plan politique ?

Pour comprendre les raisons de la présence politique de la France en Afrique, il faut souligner que certains pays de ce continent conservent de leur maître d’hier un héritage linguistique majeur. Le français est pour les pays du pré carré français la langue officielle. Ainsi, 55% de la population de la francophonie mondiale se trouve en Afrique et en 2050, ce continent en constituera à lui seul les 85%. C’est dire que l’Afrique compte beaucoup pour marquer l’influence et l’apport de la France dans le monde. Cela suppose donc un affermissement des liens avec l’Afrique sur les plans diplomatique et politique.

Tout président africain qui participe, consciemment ou non, de l’effectivité de ce rêve français d’avoir une assise linguistique/culturelle forte bénéficiera de la sympathie de l’ancienne métropole. L’éducation se faisant principalement en français, Emmanuel Macron ne se le cache pas, dans son discours de novembre 2017 : « Je serai aux côtés des dirigeants africains qui feront le choix de la scolarisation obligatoire des jeunes filles ».
Au-delà de l’école et de la langue française sous les Tropiques, la France y est politiquement engagée. Elle tient à savoir qu’à la tête des États trônent des leaders acquis à sa vision d’encadrement tutélaire. De ce fait, l’on peut être un dictateur, un acteur réputé dans la gabegie et les biens mal acquis, tant qu’on facilite l’introduction de la métropole dans le tissu économique du pays, rien ne se condamne.

Pour peu que ce n’est plus le cas, nonobstant le sacrosaint principe de la non-ingérence ou de la souveraineté des États, la France n’hésitera pas à intervenir militairement pour déloger le contrevenant à la politique de mainmise qu’elle a sur son pré carré. Des exemples passés et récents d’assassinat ou d’arrestation des présidents en exercice se comptent par dizaines en Afrique. Il faut s’en convaincre, la violence politique de la France n’a pas démordu. Sur le plan militaire, sa présence en Afrique s’impose également.

En effet, on compte près d’une cinquantaine d’interventions militaires de la France en Afrique depuis ces trente dernières années. Des noms de baptême se multiplient pour ce faire : Opex, Barkhane, Sangaris, Harmattan, Épervier, Licorne, Boali, Serval, etc. À tous ces régiments de l’armée française en Afrique, dont parfois la raison avouée est celle de l’insécurité du continent exposé aux assauts des terroristes, il faut aussi compter les bases militaires de la France installées en plein pré carré.

On a le sentiment que la France externalise sa puissance logistique, technico-militaire en Afrique pour lui rappeler son hégémonie et son inéluctable rôle cardinal dans son fonctionnement et son devenir. La France semble ainsi se substituer à la défense nationale en cas de troubles graves que connaîtraient certains pays avec qui elle reste toujours liée en termes d’accords de défense et de sécurité. Ses interventions en Côte-d’Ivoire, Lybie, Mali ou Centrafrique montrent bien que son statut de puissance tutélaire reste vivant.
Bien qu’étant éloignée du théâtre des événements et bien que n’étant pas culturellement liée à l’Afrique profonde, les « succès » (en réalité, ce sont des calamités qui s’en suivent) que la France a souvent enregistrés sur les opérations militaires menées finissent par donner l’impression qu’elle a une capacité d’adaptation et de règlement des conflits que les dirigeants africains peuvent intégrer comme un facteur concret de l’essentialité du partenariat avec la force militaire métropolitaine.

La centralité de la France militaire en Afrique suffit donc pour que l’ancien ministre de la Défense de François Hollande, Jean-Yves Le Drian, affirme qu’ « en Afrique, nos implantations militaires doivent devenir autant d'instruments de coopération, mais aussi le point d'appui au service des vrais besoins de sécurité du continent ». Évidemment, on sait ce que rapporte économiquement à la France sa présence militaire en Afrique.

Au demeurant, la françafrique, malgré ses apparences d’un humanisme en réalité mal teinté, mérite d’être décriée pour ce qu’elle est effectivement. L’illusion méliorative de ses origines a été démantelée par François-Xavier Verschave dans son livre intitulé La Françafrique, le plus long scandale de la République paru en 1998. Deux ans plus tard, il publie Noir silence : qui arrêtera la Françafrique ? Il y dénonce l’infiltration du milieu politique africain par le politique français et les dérives que tout cela entraîne en termes de corruption et assassinats. C’est pour rappeler cette dimension hautement malsaine et vicieuse de la françafrique que Verschave affirme que la « Françafrique, c’est comme un iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée de l’iceberg : la France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits de l’homme, etc. Et puis ensuite, vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble des mécanismes de maintien de la domination française en Afrique avec des alliés africains… »

C’est sur ce dernier aspect de la pensée de Verschave que nous voulons conclure notre propos : les « alliés africains ». En effet, s’il est indiscutable que l’Afrique perd énormément ses ressources dans ce partenariat pipé, on ne saurait accepter qu’il perdure encore des dirigeants en poste qui ne s’en désolidarisent pas radicalement. On ne gouverne pas un pays pour soi ; on le gouverne pour agir significativement sur le bien-être du peuple.
Il est évident que la colonisation est un tort historique causé à l’Afrique. Pourtant, on ne saurait avoir raison de continuer de sangloter à propos, comme si la Terre devait s’arrêter de tourner. L’heure n’est donc pas aux lamentations mais à la sensibilisation et à la prise de conscience active. Ce n’est pas une fatalité que d’avoir été dominé. On a la compétence et les moyens de sortir résolument du joug métropolitain. Évidemment, tant que la corruption matérielle et morale sera plus virile que le sentiment patriotique, malheureusement, on verra encore qu’il persiste une classe politique africaine qui soit acquise au réflexe d’assisté et au passif exercice du pouvoir politique.

L’Afrique a une jeunesse plus nombreuse et suffisamment acquise aux grands enjeux du monde actuel et à venir. Ces jeunes, loin d’attendre que les gérontocraties en poste les responsabilisent, doivent faire bouger les lignes de la résistance et s’imposer par la force de leurs idées et l’impertinence de leurs potentiels intellectuel et technocratique. Pour cela, il faudrait déjà qu’ils s’impliquent politiquement et qu’ils apprennent à avoir une lecture hautement politique des rapports inter/intra-étatiques.

La politique, au cœur de toute conception de la cité, mérite que la jeunesse s’y consacre. Longtemps laissée à la traîne, cette jeunesse africaine, fort heureusement quand même, pose sur la table de discussion des sujets jusqu’ici tabous. C’est dire que les mentalités changent ; elles évoluent dans le sens de permettre une réelle émancipation des Africains vis-à-vis d’une certaine histoire de leur continent qui leur a été voilée, interdite et même prescrite.
Remettre en question le mauvais héritage de la françafrique admis par les fameux « pères fondateurs » des jeunes pays nouvellement indépendants, c’est poser le problème de la souveraineté des pays anciennement colonisés. Telles que les choses se présentent encore, l’Afrique cherche obstinément la voie de sa libération. Cette dernière n’est pas possible tant que l’encadrement tutélaire de la France persiste, même dans l’inconscient des dirigeants (français ou africains) et des populations engagées dans un tel rapport d’échange.