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Actualités of Thursday, 8 July 2021

Source: Le Jour

Réseaux sociaux : quand le nu se banalise

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Il ne passe plus de jours sans photos ou vidéos d’hommes et femmes nues et des personnes en plein ébat sexuel.

Encore la nudité d’une femme exposée dans les réseaux sociaux. C’est l’émoi, la consternation, le choc, une pluie de désolations… Les mots ne sont pas assez forts pour exprimer ou qualifier cet acte. C’est dans la matinée de mardi que la toile est tenue en haleine. Des membres dans les groupes whatsapp sont en plein débat. Il y a un « nouveau dossier », on le dit sur la toile pour désigner les affaires bandantes au Cameroun. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de la « sextape » ou d’erreur de manipulation ayant secoué la toile il y a deux semaines à Douala, une affaire impliquant un journaliste et chef d’entreprise ; mais d’un acte volontaire de personnes accusant une dame de complicité de vol de mèches dans une maison de beauté au quartier Nkomkana ici à Yaoundé. La vidéo devient virale. Dans les groupes whatsapp, elle circule.

« Cette vidéo mérite d’être partagée. J’insiste », s’impatiente un jeune homme, la trentaine entamée. D’autres l’ayant déjà regardée s’en moquent et condamnent (l’acte posé par la victime de la vindicte populaire). « Une jeune fille belle qui a tous ses membres qui peut bien gagner sa vie honnêtement mais préfère voler », « Le commissariat n’est pas efficace, la déshabiller était la bonne méthode », « ça va soigner l’esprit du vol »… Voilà quelques raisons qu’avancent ceux qui justifient l’acte posé par les « preneurs d’images ». Une autre catégorie se désole de voir la dame, teint clair, au milieu d’une foule de personnes qui la contraignent de se dénuder. « Déshabilles-toi d’abord. Mets le pagne-là au sol et assieds-toi dessus. Obéis vite quand on te parle », entend-on dans la vidéo.

Toute nue, elle s’assoit à même le sol. Ses interlocuteurs lui demandent d’écarter ses jambes, de poser les mains sur la tête et d’exhiber ses parties intimes et en lui demandant de répéter après elle : « On ne vole pas à Nkomkana ». Cependant, les caméras des téléphones sont braquées sur elle. D’aucuns la huent : « voleuse !». D’autres la rouent de coups : « Tu veux nier ? » Elle-même, visiblement sous le coup de la panique reconnaît avoir dérobé un téléphone. Christelle M. en pleure : « Elle pouvait être une parente ». Le plus douloureux est que des voix de femmes, parmi lesquelles une dame qui dit être la propriétaire des lieux tonnent. La femme propriétaire de la boutique de mèches se démêle à raconter la scène. Personne pour la sauver des mains des loups, à part des voix en fond qui se font entendre : « Elle est déjà nue. On ne fait pas ça ».

En mois de 24h, une autre vidéo inonde la toile. Elle vient probablement de Douala, la capitale économique. Là encore, c’est la vraie débandade. Les jeunes hommes (10) et les jeunes femmes (04), dans un domicile y apparaissent nus. Des friandises, de la chicha (pipe à eau utilisée pour fumer du tabac), du vin sont servis sur la table. Les plus aguerris expliquent qu’il s’agit d’une partouse (relations sexuelles en groupe). « Voilà le travail que vous êtes venus faire ici », entend-on dans la vidéo. En fond, l’on écoute une voix grave d’homme, qui apparemment donne des ordres. « Tout le monde au salon. Filmez-les ». Ces jeunes essayent tant qu’ils peuvent de se cacher le visage avec les mains. Mais leur interlocuteur est catégorique : « enlevez-moi ces mains, regroupez-vous là-bas ».

Troubles psychologiques

Les téléphones sont braqués sur eux. Ainsi, les parties intimes sont dévoilées. Mais il est clair que cet acte peut avoir des répercussions tant sur la santé physique que mentale des personnes filmées qui voient leur dignité et leur intimité bafouées et sur leurs proches. La spécialiste des questions de santé mentale, le Dr. Laure Menguene l’explique : « Des personnes hypertendues, diabétiques ayant vu l’image de leurs proches ainsi, peuvent faire des piques, des crises et des Avc… Lorsque vous avez l’image de votre enfant, votre mari, votre épouse, votre sœur ou frère que vous voyez brutalement exposée dans les réseaux sociaux, si vous avez une maladie chronique, vous pouvez facilement décompenser. C’est pareil pour les acteurs (ceux qui ont été filmés) ».

A côté de cela, Dr Laure Menguene mentionne qu’il y a la santé mentale de ces acteurs qui est en jeu. « Ils sont d’abord dans un état de mal-être, avec un corollaire de problèmes, de troubles anxieux, de dépression. Ne soyez pas surpris qu’on ait de plus en plus de cas de suicides, de consommation de substances psychoactives. L’état de stress post-traumatique. Sur le plan légal, l’augmentation du nombre d’agressivité, de vol, de viol et même de meurtre ; puisque c’est ce type de comportement qui est médiatisé ». Sur le plan social, que nous dit cette exposition du nu ? La spécialiste de santé mentale souligne qu’un certain pessimisme règne dans la société : « Toute une société est plongée dans le désespoir, comme si toute la société camerounaise fonctionne ainsi. Or que non. D’où l’importance de médiatiser le bon comprtement ».

Ce que prévoit la loi

La loi N°2010/012 du 21 décembre relative à la cyber sécurité et la cybercriminalité dresse un certain nombre de sanction pécuniaire ainsi que les privations de libertés aux personnes coupables de la publication des photos nues sur la toile.

Article 74.- (1) Est puni d’un emprisonnement de un (01) à deux (02) ans et d’une amende de 1.000.000 (un million) à 5.000.000 (cinq millions) F CFA, quiconque, au moyen d’un procédé quelconque porte atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui en fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, les données électroniques ayant un caractère privé ou confidentiel.

(2) Sont passibles des peines prévues à l’alinéa 1 ci-dessus les personnes qui, sans droit, interceptent des données personnelles lors de leur
transmission d’un système d’information à un autre ;

(3) Est puni d’un emprisonnement d’un (01) à trois (03) ans et d’une amende de 1.000.000 (un million) à 5.000.000 (cinq millions) F CFA ou de l’une
de ces deux peines seulement, quiconque procède ou fait procéder, même par négligence au traitement des données à caractère personnel en violation des formalités préalables à leur mise en œuvre.

(4) Est puni d’un emprisonnement de six (06) mois à deux (02) ans et d’une amende de 1.000.000 (un million) à 5.000.000 (cinq millions) F CFA ou
de l’une de ces deux peines seulement, le fait de collecter par des moyens illicites, des données nominatives d’une personne en vue de porter atteinte à son intimité et à sa considération.

(5) Les peines prévues à l’alinéa 4 ci-dessus sont doublées, à l’encontre de celui qui met, fait mettre en ligne, conserve ou fait conserver en
mémoire informatisée, sans l’accord exprès de l’intéressé, des données nominatives qui, directement ou indirectement, font apparaître ses origines
tribales, ses opinions politiques, religieuses, ses appartenances syndicales ou ses mœurs.

(6) Les peines prévues à l’alinéa 5 ci-dessus, s’appliquent aux personnes qui détournent les informations, notamment, à l’occasion de leur
enregistrement, de leur classement, de leur transmission.

(7) Est puni d’un emprisonnement de six (06) mois à deux (02) ans et d’une amende de 5.000.000 (cinq millions) à 50.000.000 (cinquante millions) F
CFA, ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui conserve des informations sous une forme nominative ou chiffrée au-delà de la durée légale
indiquée dans la demande d’avis ou la déclaration préalable à la mise en œuvre du traitement automatisé.

(8) Est puni des peines prévues à l’alinéa 7 ci-dessus, le fait de divulguer des données nominatives portant atteinte à la considération de la victime.Guillaume Aimée Mete

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