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General News of Thursday, 17 October 2019

Source: lemonde.fr

Récit intime dans un Cameroun en déliquescence

Anna est issue d’une lignée de femmes qui meurent en couches. Mais sa fille Abi « vint briser l’anathème ». Au crépuscule de sa vie, cette Camerounaise, née Bouissi, se rappelle. Son enfance auprès de la villageoise Awaya qui la recueille avant de la confier aux sœurs françaises installées au Cameroun, pour qu’elle reçoive une éducation. Sa rencontre avec Louis, jeune homme qui rêve d’indépendance pour son pays. Son mariage, avant la trahison. Les relations tendues avec sa fille. Le divorce de cette dernière, la souffrance de son petit-fils Max, qu’elle accueille une année durant pour qu’il puisse s’en remettre. Ses amis inséparables, Tina, Jenny, Ismaël. Et s’interroge sur la fidélité à soi et aux autres, ce que l’on transmet dans la souffrance et le malheur, les choix que l’on fait. Le tragique de l’existence humaine.

A travers une galerie de portraits de mères et de leurs enfants qui luttent pour leur survie dans une société patriarcale en déliquescence, Hemley Boum mêle dans Les jours viennent et passent (éd. Gallimard) la petite et la grande Histoire. Le roman de ces trois générations est celui du Cameroun. L’auteure, née à Douala en 1973, évoque la lâcheté des hommes et la duperie des indépendances, constate qu’« il y a une indéniable volupté à céder à la violence et à la corruption ». Mais « comment, s’interroge Anna, aurions-nous pu accoucher d’une renaissance qu’aucune fierté ne venait féconder ? ». Certes, la colonisation a brisé l’estime de soi de tout un peuple. Elle l’a dépossédé de lui-même en lui confisquant sa spiritualité, l’a assassiné « dans cette vie et la suivante » en lui tranchant littéralement la tête avant de la planter sur des pics, dans un pays où prévalait l’adoration des crânes des ancêtres. Mais les responsabilités sont locales : « Qu’importaient les commanditaires si notre propre gouvernement accomplissait la sale besogne ? » La guerre de libération a été fratricide. Le Cameroun s’est forgé « sur le syndrome de Caïn », a étouffé son histoire et se meurt de ne pas avoir de mémoire.

L’Histoire se répète

La nouvelle génération grandit, dans une société en décomposition, hors sol entre rêves inaccessibles et horizon bouché. La secte Boko Haram l’a bien compris qui seule s’intéresse à une jeunesse abandonnée par ses aînés en faillite intellectuelle et spirituelle. Après avoir évoqué la guerre de libération dans Les Maquisards (éd. La Cheminante, 2015), récompensé du Grand prix littéraire d’Afrique noire, Hemley Boum s’attaque à celle qui ensanglante le nord du Cameroun et étend ses tentacules toujours un peu plus loin, touchant désormais les villes du sud, comme Douala, où elle séduit jusqu’aux enfants à l’éducation occidentale. Il est vrai que « mourir pour Dieu est plus exaltant que mourir de faim, d’humiliation ou parce qu’il n’y a plus d’antibiotiques dans le dispensaire du coin ». La romancière plonge, avec force et finesse, dans les viscères d’une « sale guerre où l’ennemi se cache derrière les gens ordinaires, […] où des femmes, des enfants innocents font office de bombes humaines, [où] la veuve et l’orphelin sont aussi dangereux que le combattant armé jusqu’aux dents ».



Cette sale guerre, peu la nomment aujourd’hui au Cameroun. Elle bénéficie de complicités sur tout le territoire, jusque parmi les populations. « Les jours viennent et passent », l’Histoire se répète. La guerre de et contre Boko Haram fait des milliers de victimes dont les noms sont tus. Pas de mobilisation nationale comme dans d’autres pays frappés également par le terrorisme. « J’aurais voulu les nommer tous. Toutes ces personnes : hommes, femmes, enfants, les nôtres lâchement assassinés. Je ne pouvais accepter de remiser ces morts-là avec les autres dans le puits sans fond de notre pays sans mémoire. J’aurais voulu écrire à l’encre indélébile leur histoire individuelle dans le livre de nos vies », confesse Anna. Ce livre, Hemley Boum vient de l’écrire, sans fard. Mais avec élégance.