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General News of Thursday, 6 August 2020

Source: lepoint.fr

Pratiques sataniques au Cameroun, le juge et le sorcier

Au Cameroun, le crime de sorcellerie est puni par la loi. Une survivance bien commode faute de moyens d'investigation modernes.

Tsala Engama, colonel de gendarmerie de Yaoundé, s'extrait péniblement de la voiture. La cinquantaine, l'allure digne, le visage marqué d'une tristesse indéfinissable, il s'avance sur ses cannes à l'intérieur du tribunal pour rejoindre sur le banc des plaignants son frère Etoundi. Après trois ans d'enquêtes et de débats, les deux hommes viennent écouter la sentence qui doit s'abattre sur leur troisième frère, Louis Engama, accusé avec ses complices d'avoir rendu infirme le colonel et assassiné son neveu, le fils d'Etoundi. Tout ça parce que Louis voulait accaparer les terres héritées de leur père.

Un banal règlement de comptes familial, comme il s'en joue partout dans le monde ? Pas seulement. Comme toutes les semaines ou presque, le tribunal rural de Monatélé, une bourgade dans les environs de la capitale Yaoundé, fait en filigrane le procès de la sorcellerie. Un phénomène qui imprègne tant la culture que la législation locale. Prenant quelques libertés avec le code Napoléon, partie intégrante de l'héritage colonial, le code camerounais s'est africanisé pour partir en croisade contre l'occultisme. Son article 251 punit de 2 à 10 ans de prison et d'une amende de 5 000 a 100 000 CFA "la pratique de la sorcellerie, magie ou divination susceptible de porter atteinte à la tranquillité publique ou de porter atteinte aux personnes". Et le tarif grimpe encore quand ces pratiques ont cours dans des affaires d'homicide.

Fétiches


En se fondant sur cet article, les tribunaux traitent chaque année de centaines de procès en sorcellerie. "Ça ne veut pas dire que la justice camerounaise reconnaît la puissance des forces occultes, mais le fait que beaucoup de gens y croient", nuance Alfred Koum, avocat au barreau de Douala. Dans les campagnes, les maladies ou décès inattendus sont rarement attribués à des causes naturelles. Faute d'éducation, les victimes et leur entourage sont prompts à accuser leur voisin de sorcellerie. "Ces querelles de voisinage dégénéraient en règlements de comptes. Le législateur a dû intervenir", poursuit Alfred Koum.

C'est donc en vertu de cet article 251 que la justice camerounaise a accumulé les charges contre Louis Engama. Il aurait d'abord fait prélever des ongles et des cheveux sur le colonel, peu de temps avant que celui-ci ne tombe malade et ne perde l'usage de ses jambes. Or chacun sait au Cameroun que ces matériaux sont fréquemment utilisés dans les rites de sorcellerie. "Les enquêteurs ont aussi trouvé des fétiches transpercés d'épingles avec la photo du colonel collée dessus", ajoute l'avocat, Olivier Kouna, qui réclame 48 millions de francs CFA de dommages et intérêts pour les deux frères victimes du sorcier. Ce dernier avait enfin tenté d'entraîner son neveu dans le complot familial contre le colonel à la réussite trop éclatante, mais le jeune homme avait refusé et commencé à dénoncer publiquement ses agissements. Pour le faire taire, le sorcier aurait alors enterré des écorces maléfiques sur le passage du neveu, déclenchant une mystérieuse maladie qui l'aurait emporté en quelques semaines. Horrifiés, le colonel et son frère ont alors porté plainte pour sorcellerie contre Louis Engama, qui a depuis reconnu les faits.

Quatre cadavres


En cette fin d'après-midi du 12 janvier, le tribunal de Monatélé s'apprête à jouer le dernier acte de cette tragédie familiale. Une dernière fois, la défense invoque, en guise de circonstances atténuantes, le "mauvais génie" qui aurait troublé l'accusé, pour lequel il implore la "main douce" de la justice. Rien n'y fait : le juge condamne Louis Engama à 20 ans de prison et à verser 10 millions de dommages et intérêts au colonel et à son frère Etoundi. Les complices du sorcier sont acquittés, faute de preuves suffisantes. Le rideau tombe sur cette affaire ténébreuse où s'accumulent les cadavres, puisque quatre autres personnes impliquées dans le même dossier sont déjà mortes en prison. "Dieu a jugé qu'elles devaient partir pour leurs méfaits", affirme Etoundi, père du neveu décédé.

À la sortie du tribunal, le colonel s'éclipse, arguant de son statut militaire qui lui interdit de s'exprimer sur cette affaire, tandis que Etoundi exprime sa déception. Non seulement le montant des indemnités est en dessous de ses attentes, mais il va devoir continuer à vivre dans son village au milieu des sorciers demeurés en liberté. "Pour me protéger, je dois faire bénir régulièrement ma maison par le pasteur et prendre les remèdes du tradi-praticien. Tout cela coûte de l'argent", se lamente l'agriculteur.

Commode


Maître Olivier Kouna compte d'ailleurs faire appel pour lui obtenir davantage d'indemnités. Pour cet avocat, la magie noire est un business sérieux qui concerne 20 % des affaires qu'il traite. Mais il intervient rarement aux côtés des victimes, puisque ce sont généralement les personnes accusées de sorcellerie qui sollicitent la justice. "Elles attaquent pour diffamation, attendant que le tribunal les lave de tout soupçon et restaure leur réputation", précise le magistrat, Laurent Ngonga Djaki, qui officie lui aussi en milieu rural. Il n'en va pas seulement de leur honneur, mais aussi de leur intégrité physique : habilement colportée, une simple rumeur au village vaudra au prétendu sorcier la mort sociale dans le meilleur des cas, l'incendie de la maison, le bannissement, au pire la lapidation.

Confrontés à de fausses accusations de sorcellerie par vengeance ou jalousie comme à des morts mystérieuses, les juges sont démunis. En brousse, ils ne peuvent réaliser d'autopsies faute de moyens, alors même que la nature camerounaise offre toute la pharmacopée nécessaire aux empoisonnements. Le recours à l'article 251, à des témoins ou à des pièces à conviction insolites comme les fétiches se révèle plus commode pour trancher, au risque de commettre des erreurs judiciaires. Pour y remédier, "des séminaires sur les plantes, reptiles et autres produits nuisant à la santé humaine" devraient être organisés pour les magistrats, recommande le juge Mounyol à Mboussi, dans un essai (1). Ainsi pourra-t-on réduire le nombre de procédures en sorcellerie et "sortir le Cameroun du contexte moyenâgeux dans lequel le maintient l'existence même de ce délit dans le Code pénal", conclut l'auteur.

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