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General News of Monday, 28 September 2020

Source: hurinews.com

Marche du 22 septembre : autopsie d’une révolution manquée

C’est un secret de polichinelle : l’appel à manifester le 22 septembre dernier par une coalition des partis d’opposition et d’acteurs de la société civile n’a pas eu l’effet escompté. Même la presse internationale s’accorde pour constater que cet appel a peu mobilisé. En dehors de quelques manifestants qui ont bravé les canons à eau, les flash ball et les gaz lacrymogènes à Yaoundé (du moins dans des quartiers périphériques), Douala (dans certains quartiers chauds), Bangangté, Bafang, une bonne partie de la population camerounaise est restée sourde à l’invitation faite par le leader de l’opposition, Maurice Kamto, à manifester pacifiquement pour exiger le départ de Paul Biya qui s’obstine à organiser les élections régionales le 6 décembre prochain malgré la crise anglophone qui perdure. Cette révolution manquée s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs qui tiennent aussi bien de l’histoire (proche et lointaine) du Cameroun que de la gouvernance absurde mise en place depuis 38 ans par le dictateur camerounais Paul Biya.

I- UN ETAT BÂTI SUR LA REPRESSION ET DANS LE SANG DES MARTYRS DE L’INDEPENDANCE

Qu’on ne s’y méprenne pas ! L’homme camerounais (surtout côté francophone) n’est pas un être amorphe, hypocrite, lâche, sans personnalité et sans conviction pour rien. Le mythe (et la crainte) d’un Etat monstre froid qui écrase tout sur son passage, qui vole, viole, emprisonne, torture et tue pour un oui ou pour un non s’est transmis de générations en générations. La répression brutale et sauvage de la lutte d’indépendance du peuple camerounais entre 1955 et 1971 par la France et ses suppôts locaux qu’étaient Amadou Ahidjo, l’alors président de la République du Cameroun et Jean Fochivé, tout puissant patron des services secrets camerounais, est encore tellement fraîche dans les mémoires des Camerounais que lorsque dans votre famille, vous voulez de quelque manière que ce soit vous engager en politique du côté de la contestation, les membres de votre famille sont vos premiers obstacles et vous rappellent le caractère dangereux de votre option.

II- L’ECHEC DES VILLES-MORTES EN 1991

En avril 1991, suite au refus de Paul Biya de faire tenir une conférence nationale souveraine qui allait remettre à plat toutes les institutions vieillottes issues de 30 ans de monolithisme, l’opposition et la société civile lance l’Opération Ville-Morte. Les Camerounais vont donc pendant des mois consentir d’énormes sacrifices pour parvenir au changement. Sous la pression de la rue, Paul Biya organise en octobre 1991 à Yaoundé la Conférence Tripartite dirigé par son Premier Ministre, feu Sadou Hayatou et sous des thèmes fixés par lui (un peu comme le récent grand dialogue national quoi !). Pendant que les opposants les plus radicaux vont claquer la porte, d’autres présentés comme des « modérés » vont valider toutes les résolutions, toutes favorables à Biya et ses potes, qui ont été adoptées. Déçus des maigres retombées de la « Tripartite », les Camerounais vont progressivement se décourager de la politique, s’étant rendus compte que des hommes politiques camerounais de l’opposition étaient en réalité des aventuriers, des hommes au double jeu, sans conviction et sans personnalité.

III- LE TRIBALISME D’ETAT

Il ne date pas d’aujourd’hui. Pour fragiliser le parti indépendantiste l’Union des populations du Cameroun (UPC), les colons français ont entretenu le mythe du bamiléké comme caillou dans la chaussure du Cameroun qui accède à l’indépendance. L’instrumentalisation de l’ethnie a toujours été le sport favori aussi bien des régimes Ahidjo et Biya lorsque ces derniers étaient dos au mur. Au début des années 1990, alors que Paul Biya, un beti de Mvoméka’a se sentait menacé politiquement par l’anglo-bami Ni John Fru Ndi, les élites beti au pouvoir ont mené une campagne consistant à faire croire aux betis que les Bamilékés veulent leur ravir le pouvoir, surtout que le siège des institutions se trouvent à Yaoundé, en pays beti. Ce phénomène se poursuit jusqu’à nos jours où des activistes extrêmement vicieux et betis de la fameuse « Brigade des patriotes » mènent une campagne sur les réseaux sociaux contre Maurice Kamto en le présentant comme un leader d’un groupe extrémiste bamiléké (MRC-BAS) qui veut arriver au pouvoir par le terrorisme.

L’échec de la marche du 22 septembre tient aussi de cela. Le but recherché de l’instrumentalisation de l’ethnie est que les camerounais des origines ethniques autre que Bamiléké se désolidarisent du leader de l’opposition bamiléké en se disant « qu’ai-je à cirer dans une affaire de bamiléké, moi basaa, duala ou peuhl ? ». Les arrestations au faciès en cours des protestataires du 22 septembre viennent confirmer ce plan diabolique du pouvoir de Yaoundé.

IV- UN APPARAIL SECURITAIRE ULTRA-REPRESSIF COMPOSE DE MILICES

Dès la création de l’armée camerounaise en 1959, l’objectif assigné par ses textes fondateurs étaient de traquer les indépendantistes de l’UPC. L’armée camerounaise n’est donc pas née pour protéger la population et ses biens contre un ennemi extérieur mais pour protéger la minorité régnante et les intérêts de cette dernière contre des menaces intérieures. La police, la gendarmerie tout comme l’armée sont en réalité des milices chargées de « coloniser » l’homme camerounais, de soumettre ce dernier aux caprices de la pègre dirigeante au Cameroun. La preuve en est que la police nationale a pour autorité de tutelle le président de la République, tout comme la gendarmerie nationale.

Dans l’armée, le ministre de la Défense est en réalité « délégué à la présidence ». Ce qui fait de Paul Biya le véritable ministre de la Défense. Ainsi, vouloir faire partir Paul Biya s’est se mettre tout l’appareil sécuritaire à dos, c’est menacer gravement ses privilèges mal acquis que la gouvernance du laisser-aller de Biya a favorisé. Dans un tel contexte, mobiliser les Camerounais en vue d’un soulèvement populaire est un pari difficile mais pas impossible. Surtout qu’en plus de l’armée camerounaise, des unités spéciales telles que le Bataillon d’intervention rapide (BIR) et la Garde Présidentielle représentent une ceinture de sécurité solide pour le pouvoir de Paul Biya. A ces deux corps, Biya a donné plus d’armes et plus d’argent qu’à l’armée régulière.

V- L’APPAUVRISSEMENT A OUTRANCE DE L’HOMME CAMEROUNAIS

D’après les données de la Conférence internationale de clôture du projet d’amélioration des politiques d’emploi -jeune en Afrique, tenue à Yaoundé du 20 au 24 juillet 2019, 70% de jeunes camerounais souffrent de sous-emplois ou d’emplois précaires. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) au Cameroun est de 36 270 FCFA depuis 2014. 41% de la population camerounaise vit avec moins d’un dollar (près de 600 FCFA) par jour. La situation n’est guère reluisante dans la fonction publique. Depuis la coupe sèche sur les salaires des fonctionnaires en 1993 (les militaires ont été épargnés par cette mesure !), les fonctionnaires camerounais sont obligés de verser dans la débrouillardise pour survivre et arrondir les fins de mois. Sans compter les ex-employés des sociétés d’Etat tombées en faillite, liquidées ou privatisées qui coulent des jours paisibles qui sans leurs droits sociaux.

Dans un tel contexte voulu par le régime Biya, il est aisé de corrompre avec des mallettes d’argent un opposant, un journaliste, un acteur de la société civile, un syndicaliste, un moto-taximan ou un vendeur à la sauvette, afin qu’il condamne où se désolidarise de la marche du 22 septembre. La division de l’opposition, de la société civile ou des syndicats tient donc de cela : la capacité pour le pouvoir de Yaoundé à acheter les consciences de certains leaders d’opinion, l’appauvrissement à outrance de l’homme camerounais aidant.

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