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General News of Sunday, 2 May 2021

Source: cameroonvoice.com

Le testament de Germaine Ahidjo dévoilé

Germaine Ahidjo est décédée ce mardi 20 avril 2020 des suite de maladie. Elle avait 89 ans. Alors que le Seigneur vient de la rappeler dans l’au-delà où elle va retrouver son mari, nous vous proposons de lire ou relire un entretien exceptionnel courant lequel l'illustre s'était livrée sans filtre.

Germaine Ahidjo a partagé plus de 40 ans de vie commune avec Ahmadou Ahidjo, le premier président de la République du Cameroun. Celle qui était la veuve du « père de la nation camerounaise » menait, depuis la mort de son mari à Dakar le 30 novembre 1989, un combat pour le retour de ses restes au Cameroun et pour sa réhabilitation. Je l’avais rencontrée en 2010 à Dakar pour une interview publiée alors dans le quotidien Mutations. C’était la parole d’une femme digne, à la détermination tranquille mais ferme qui s’exprimait avec le souci de défendre la mémoire et la place d’Ahmadou Ahidjo dans l’histoire. Son regard sur l’indépendance du Cameroun était à la fois singulier et éclairant. Il était celui d’une grande dame qui a accompagné un homme sorti victorieux de la course dans laquelle étaient engagés les politiciens qui s’affrontaient alors pour dominer la scène politique nationale à l’heure où l’horizon du pays se dégageait pour l’indépendance. Mais c’était aussi et surtout le regard d’une femme témoin privilégié de l’histoire du Cameroun. Alors que le Seigneur vient de la rappeler dans l’au-delà où elle va retrouver son mari, nous vous proposons de lire ou relire cet entretien exceptionnel qui permet de découvrir qui était vraiment Germaine Ahidjo.

A ce jour, il semble que vous n’avez toujours pas de papiers camerounais…

GERMAINE AHIDJO : Quand des Camerounais me demandent, « Quand est ce que vous rentrez au Cameroun ? », je réponds : « Mais à quel titre, avec quel statut, avec quelle nationalité ? » Ce sont les autorités camerounaises qui ont pris la décision de nous retirer nos passeports. A l’époque, mes enfants qui se trouvaient en France ne pouvaient pas se rendre à l’ambassade du Cameroun à Paris. On a dû prendre un avocat qui allait tous les ans au Quai d’Orsay pour leur renouveler leurs cartes de séjour. Quand on nous a retiré les papiers, une de mes filles, Aminatou, était étudiante en Suisse. Elle venait d’avoir son bac. La police des étrangers l’a convoquée et elle a été informée qu’ils avaient reçu une circulaire des autorités camerounaises indiquant que nos papiers camerounais n’étaient plus valables. Ils lui ont demandé de revenir 15 jours après, le temps d’étudier la situation. Deux semaines plus tard, ma fille s’est présentée à la police des étrangers où elle a été informée que Berne n’avait pas pris en considération cette circulaire camerounaise et qu’elle pouvait poursuivre normalement ses études en Suisse. Aminatou venait de réussir un test pour être admise à l’université. Vous vous rendez compte ! La Suisse avait compris qu’il ne fallait pas pénaliser une jeune étudiante. Heureusement, entre temps, nous avons obtenus des passeports sénégalais.

Mais depuis tout ce temps, vous n’avez jamais tenté une démarche auprès des autorités camerounaises pour régler cette situation ?

Comment pouvais-je régler cette situation tant qu’il y avait ce contentieux avec mon mari ? C’est vrai, il y a longtemps, une avocate camerounaise m’avait expliqué que cela pouvait se régler. Elle m’avait demandé de lui envoyer le livret de famille, l’acte de mariage et les actes de naissance des enfants. J’étais sceptique, mais j’ai fait des copies certifiées conformes de ces documents que je lui ai envoyés et elle les a postées à l’attention de la Présidence de la République avec accusé de réception. Lorsqu’elle s’est renseignée par la suite pour savoir où en était le dossier, on lui a dit qu’il était perdu. Vous vous rendez compte ! Mais ce qu’il y a d’absurde dans tout ça, c’est qu’on n’avait tout de même pas besoin que je prouve que je suis la femme d’Ahidjo. Si le Sénégal ne nous avait pas donné des passeports, que serions nous devenu ?

Ahmadou Ahidjo n’avait jamais pensé à un exil. Mais c’est vrai qu’il a toujours pensé qu’il aurait pu être victime d’un coup d’Etat. Il estimait que si un coup d’Etat intervenait, sa famille resterait à l’abri, quel que soit ce qui pourrait lui arriver. Et il disait : « Si je démissionne, je serais dans mon village, je serais disponible à tout moment si le Cameroun a besoin quelque part de mes conseils ». Ahidjo, ce n’était pas un homme qui avait la folie des grandeurs. Regardez la maison de Garoua. Il n’y avait rien de grandiose. Mais on nous a tout confisqués, tout, y compris ma maison familiale, une petite villa à Mokolo que j’avais construite lorsque j’étais fonctionnaire. On nous a restitué certains biens mais qui ont été pillé et sont complètement délabrés. Et à ce jour il n’y a eu aucun dédommagement.

Comment ça, vous étiez fonctionnaire?

J’étais fonctionnaire dans la Fonction publique française. J’étais infirmière d’Etat avec une spécialisation dans les maladies tropicales. J’ai travaillé pendant cinq ans à Kousseri avant d’être affecté à Yaoundé.

Vous êtes originaire d’où au Cameroun ?

Je suis originaire de Mokolo, je suis née à Mokolo. Ma mère vivait à Maroua mais j’ai été élevée au Foyer des métis à Yaoundé. J’ai grandi à Yaoundé jusqu’au certificat d’études primaires. Puis j’ai été au Collège des jeunes filles de Douala et après je suis allée en France pour faire mon diplôme d’infirmière d’Etat.

Et comment avez-vous rencontré votre mari ?

Je l’ai rencontré en 1947. Il était délégué à l’Assemblée territoriale camerounaise. Et, entre les sessions parlementaires, il travaillait à la poste de Garoua. Moi je rentrais chez ma mère à Maroua pour les vacances scolaires lorsque le camion qui nous ramenait est tombé en panne à Garoua. C’était la saison des pluies et les routes étaient vraiment mauvaises. Et j’ai du rester chez une amie à Garoua et c’est à cette occasion que j’ai rencontré Ahidjo. Je l’ai rencontré exactement dix ans avant que je ne l’épouse. Il avait 23 ans et moi 15 ans environ avec les « âges né vers… » On s’est connu à ce moment là, et entre temps je suis reparti au collège et après je suis parti en France pour mes études d’infirmière. Et lui est ensuite venu en France en 1951 avec des parlementaires camerounais. Dès qu’il est arrivé à Paris, il m’a téléphoné et on s’est donc revu en France. Et quand je suis rentré au Cameroun en 1953, il était entre temps devenu conseiller de l’Union Française et secrétaire général de l’Assemblée. On s’est marié en 1957 selon la tradition et lorsqu’on a légalisé le mariage il était vice-Premier ministre. Et nous avons eu notre première fille, Babette en 1958. Le mariage civil, lui, a été célébré en 1960 par André Fouda qui était le maire de la capitale.

Comment avez-vous vécu les années précédant l’indépendance ? C’était des années d’incertitude, de tension politique. Il y avait la rébellion upéciste qui embrasait le pays bassa. Comment vous et votre mari avez-vous vécu ça ?

Je vais vous raconter comme ça me revient. C’était le 31 décembre 1959, la veille du jour de l’indépendance. On se préparait à recevoir les représentants des pays étrangers, dont celui de la France et ceux des pays africains. On était dans l’affolement parce que le palais venait d’être déserté par le Haut-commissaire français et il n’y avait plus rien. Tout avait été déménagé. Le palais était complètement vide. Ils avaient tout emporté, même le personnel les avait suivis. Bref, il n’y avait rien. De nombreuses personnalités, des leaders Africains qu’Ahidjo avait invité dont Senghor du Sénégal, Tombalbaye du Tchad, Modibo Keita du Mali, Moctar Ould Dada de Mauritanie, etc. étaient attendus. On cherchait des logements pour les héberger. A l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’endroits, Yaoundé n’était pas vraiment construit. Il fallait courir partout chercher des lits, des meubles, négocier avec les responsables des hôtels pour trouver des places. J’étais occupée à préparer tout ça. On savait que l’Upc s’agitait aussi de son côté. C’est le Cameroun qui lançait, le premier, le mouvement des indépendances. Donc, le 31 décembre il y a eu une cérémonie pour la remise du drapeau français. Le drapeau a été descendu, puis la Marseillaise a été jouée. Le drapeau a été plié et remis Premier ministre Ahidjo qui l’a transmis au Haut-commissaire Xavier Torré qui ensuite l’a rendu au ministre de la France d’Outre-mer. On n’avait pas encore sorti le drapeau camerounais. Et le soir, il y a eu une réception au Cercle municipal. Toutes les personnalités s’y sont retrouvées. On a diné et dansé. Pendant ce temps là, dans la ville, on entendait de temps en temps des coups de feu.

Ahmadou Ahidjo devait prononcer son premier grand discours pour annoncer l’indépendance. Comment a-t-il préparé ce discours ?

C’était son premier grand discours en effet. Je ne sais pas comment il l’a préparé, ni avec qui. Je n’y étais pas. Le 1er janvier, il était également prévu une cérémonie et un déjeuner au palais. J’étais occupée pour les préparatifs de ce repas de midi avec tous les invités de marque. Tenez ! Je vais vous raconter une anecdote qui résume un peu l’atmosphère du moment. Ahidjo m’avait demandé de rester au palais pour organiser la réception pendant qu’il serait, lui, à la place de l’indépendance pour les cérémonies officielles. Pendant que j’étais au palais dans les préparatifs, quelqu’un m’a dit que l’Upc avait annoncé que lorsque mon mari allait prononcer le mot « indépendance », ils allaient bombarder la tribune. Ils devaient tirer sur tout le monde s’il osait prononcer ce mot « indépendance ». Je vous assure que dès que j’ai entendu ça, je n’ai plus réfléchi à quoi que ce soit. J’ai appelé mon chauffeur, je me suis dis : « si on doit tirer sur tout le monde à la tribune, je dois y être, nous allons mourir tous ensemble » (rires). Et je suis parti sur un coup de tête. Je suis arrivé à la tribune. Le protocole me connaissait à peine. Ahidjo était déjà installé à la tribune officielle et il y avait à côté une tribune pour les dames vers laquelle je me suis dirigée. Il me regardait surpris, mais il ne pouvait pas me parler. Il ne comprenait pas pourquoi j’étais là. Et moi je ne pouvais pas dire aux gens, « voilà ce que j’ai appris, c’est pourquoi je suis venu ». Je suis allé voir le protocole et on m’a donné un fauteuil. Lorsque Ahidjo a lu son discours et a prononcé la phrase historique : « Camerounais, camerounaise, le Cameroun est libre et indépendant », moi j’attendais les coups de feu. Mais il n’y a rien eu. Il a fini son discours et il n’y a eu aucun incident.

Vous vous êtes rendu à cette cérémonie avec quelle idée dans la tête ?

Avec la conviction qu’on allait tirer sur la tribune, que l’Upc allait tirer. C’est ce qu’on m’avait dit. Moi je le voyais déjà… Alors j’ai pensé, autant qu’on nous tue ensemble. Et lorsqu’on s’est retrouvé au palais, il m’a attrapé et il m’a dit : « mais tu ne devais pas aller à la cérémonie. Mais pourquoi y es tu allé ? » Et je lui ai raconté ce qu’on est venu me dire. Il m’a regardé et m’a demandé : « Et les enfants ? Qui allait rester avec les enfants » (rires). Je n’y avais pas pensé du tout. Notre fille avait un an…

Revenons un peu en arrière. Comment Ahidjo est devenu Premier ministre en 1958 ? Est-ce que selon vous ce sont les circonstances ou son équation personnelle qui ont joué ?

Vous voulez dire après la chute du gouvernement d’André Marie Mbida… Il faut déjà souligner que si André Marie Mbida est devenu Premier ministre, c’est parce que le groupe du Nord lui avait apporté son soutien. Il faut dire que construire l’Union nationale (le mouvement politique d’Ahidjo Ndlr), n’a pas été facile. Car les gens du Nord n’étaient pas tous d’accord au début avec Ahidjo. Le soutien des chefs traditionnels ne lui était pas acquis d’emblée. Il y avait à cette époque un homme politique d’origine antillaise, Jules Ninine, qui était administrateur et député du Nord. Pendant 10 ans, il a retardé les gens du nord en venant déclarer à l’Assemblée nationale que les nordistes ne veulent pas des bourses d’études. Il disait aux lamidos, « si vous donnez des bourses à vos enfants, demain ils vont vous débarquer ». Malgré ces obstacles, Ahidjo a réussi à unir le nord derrière lui. Il était le chef de file des trente députés du nord. Sans leur appui, André Marie Mbida n’aurait pas pu être Premier ministre. Ahidjo m’avait expliqué que le langage qu’il a tenu à ses troupes, c’était d’avancer à petit pas. « Nous sommes des novices, leur disait-il, on doit y aller à petit pas, n’y allons pas pour essuyer des plâtres. Laissons d’abord quelqu’un d’autre y aller. Moi je viendrais après ». Voilà à peu près ce qu’il leur avait dit. Mais un des chefs du nord lui a dit : « Tu prends le ministère de l’Intérieur ». Pour eux le ministère de l’Intérieur, c’était important. Il était ainsi vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur. Mais Mbida comme Premier ministre, ça s’est très mal passé. On apprenait des choses scandaleuses. Je travaillais à l’hôpital central de Yaoundé et j’entendais toute sorte de choses. Et puis tout le monde venait se plaindre auprès d’Ahidjo, « c’est de votre faute, c’est vous qui avez laissé passer Mbida ».

Mais à un moment les français ne voulaient plus de Mbida. Pourtant lorsque son gouvernement est tombé avec la démission des ministres du nord ce n’était pourtant pas joué. A ce moment là beaucoup voyaient Soppo Priso à la place de Mbida et non Ahidjo.

La France préférait Soppo Priso ou Arouna Njoya qui lui faisait partie du groupe du Nord.

Mais on a toujours dit qu’Ahidjo était l’homme des Français.

Mais non, au contraire les Français se méfiaient de lui.

Comment ça?

Parce que c’était un nationaliste. Il était très discret et très secret, on ne savait pas ce qu’il pensait. Il ne disait jamais ce qu’il pense. Mais surtout il était un jeune musulman nationaliste. On disait ce sera le futur Bourguiba du Cameroun. Je ne savais pas qui était Bourguiba. C’est Ahidjo qui m’a éclairé sur qui c’était. Les Français se méfiaient de lui…

Comment expliquez-vous alors qu’il ait été tant critiqué avec l’idée qu’il était pro-français ?

Il était pro-français dans la mesure où la France a finalement composé avec lui. Mais au départ, Paris se méfiait de lui. C’est le haut-commissaire Jean Ramadier qui a manœuvré en faveur d’Ahidjo – contre la position officielle de Paris – afin qu’il devienne Premier ministre. Et Ramadier a été rappelé tout de suite après à Paris. Mais la France a fini par s’accommoder d’Ahidjo. Il y avait un fonctionnaire français qui avait travaillé à Kousseri et que je connaissais. Il m’avait dit de prévenir mon mari qu’il y avait un haut-commissaire qui avait reçu pour instructions de l’écarter du choix pour le poste de Premier ministre au bénéfice de Soppo Priso ou d’Arouna Njoya. A l’époque, mon fils était malade et j’étais en France avec lui. Je voulais joindre mon mari pour lui transmettre l’information que j’avais reçue de ce Français qui travaillait au ministère de la France d’Outremer. Ce dernier m’avait dit que le haut-commissaire avait reçu ces instructions du ministre de la France d’Outremer. Je voulais à tout prix joindre Ahidjo pour lui transmettre l’information, mais les communications téléphoniques à l’époque étaient très difficiles. Un soir, je rentre à la maison – j’habitais Rueil-Malmaison dans la banlieue parisienne, chez une amie – et je trouve un télégramme d’Ahidjo depuis le Cameroun qui me demandait de me présenter à la poste de Rueil-Malmaison le lendemain à 11 heures. Je me suis présentée à l’heure dite à la poste et je suis passée à la cabine téléphonique. Je n’entendais rien sauf des grésillements et je ne cessais de crier : « je ne t’entends pas, je n’entends rien ». Et c’est la postière qui m’a dit : « Il vous fait dire de ne pas s’inquiéter, que tout va bien. ».

En fait Ramadier avait pris son parti. Car il semble que Mbida avait tenu des paroles désagréables contre lui et il lui en voulait. En fait, lorsqu’il est arrivé au Cameroun, Ramadier a rencontré tous les groupes parlementaires. Il a essayé de comprendre ce qui se passait effectivement et de connaître les différents leaders. Et son choix s’est porté sur Ahidjo. Il l’a appelé et il lui a dit : « Voila, la France ne comprend rien à ce qui se passe ici au Cameroun. De tout ceux que j’ai rencontré, à l’heure actuelle, dans l’intérêt du Cameroun, c’est vous qui êtes la meilleure solution. Moi, je vais vous appuyer, préparez vous ». Je précise que les ministres membres du groupe du nord avaient déjà démissionnés, mais également le groupe des bamilékés. Mbida avait tenté de reformer un nouveau gouvernement, mais il n’avait plus la majorité, puisqu’il avait été lâché par le groupe du nord et le groupe des huit, en l’occurrence celui des bamilékés conduit par Njiné. Alors Ahidjo a composé son gouvernement et préparé son discours. Juste avant qu’il ne prononce son discours Ramadier a reçu un télégramme de Paris lui demandant de rentrer car l’issue ne correspondait pas aux consignes qui lui avaient été données. Mais ce dernier a répondu : « mission pas encore accomplie ». Après son discours Ahidjo a été investi et Ramadier est rentré en France. Il n’a plus eu de poste et il a été définitivement écarté. Alors vous voyez, lorsque vous rapprochez ce qu’on a dit et ce qui s’est passé réellement, il y a un fossé. La France ne voulait pas d’Ahidjo, mais Ramadier en a fait une affaire personnelle. Et lorsqu’on l’a rappelé, il a répondu « mission pas encore accomplie », parce qu’il voulait être sur qu’Ahidjo serait en poste avant qu’il ne parte. Bref, il a agi contre la position de sa hiérarchie.

L’indépendance s’est passée dans des conditions difficiles. L’atmosphère était tendue, l’Upc rejetait cette indépendance qui pour elle était factice…

Bon alors je vais vous parler de l’indépendance… Je reviens sur le 31 décembre. Ce soir-là on a donc dîné au Cercle Municipal et à minuit les 21 coups de canon qui annonçaient la naissance du Cameroun ont été tirés. Tout le monde a applaudi. Et au même moment où étaient tirés ces 21 coups de canon, on a entendu d’autres coups de feu. Mais il n’y a pas eu de victimes.

Mais à Douala, il y a eu des violences, avec des victimes, il y a eu des morts…

Mais pas à Yaoundé. On a entendu des coups de feu, mais on n’a tiré sur personne. Mais vous savez, après les festivités, le bruit a couru à Yaoundé que j’étais morte, que j’avais été tuée… Le 2 janvier Ahidjo a assisté au défilé de l’indépendance à Douala. Il y a des femmes qui défilaient en scandant le nom de Um Nyobé et tout s’est passé dans le calme. Et après Douala Ahidjo a été reçu au Nord avec une grande fête et une grande fantasia.

Les années soixante ont été des années difficiles…

Pendant toute cette période, quand on parlait à Ahidjo, il avait son objectif, il avait une idée en tête, c’est l’unité nationale. Il soutenait que sans unité nationale, on n’arriverait à rien.

Mais avant d’en arriver là, il lui fallait déjà consolider son pouvoir…

Il avait déjà consolidé le groupe du nord, qu’il avait bien en main et il allait s’employer à souder les autres groupes autour de lui. Ce qui a beaucoup aidé Ahidjo, c’est qu’il a fait l’Ecole supérieure de Yaoundé où il a fait la connaissance de beaucoup de camarades d’origine diverses. Après l’Ecole supérieure, il a été affecté à Douala où il a développé un cercle d’amis. Après, on l’a affecté à Yaoundé où il s’est lié avec des gens comme André Fouda. Après il a été à Bertoua à l’est avant de rentrer au nord. Donc, Ahidjo avait la connaissance de beaucoup de Camerounais de différentes ethnies. Et puis, le fait qu’il siégeait à l’Assemblée nationale lui a permis de tisser de nombreuses relations, avec des personnes comme Arouna Njoya, Njine, Paul Monthé, parmi les bamilékés, tout comme des personnalités de l’est. Bref, il a pu constituer un groupe qui était fait de personnalités d’ethnies différentes, de mœurs différentes qui se retrouvaient ensemble.

Ce sont des années où il y a eu une très grande répression. La répression contre les upécistes notamment fut impitoyable…

Ce sont les upécistes qui ont demandé l’indépendance et la réunification. Mais ce n’est pas Ahidjo, ce n’est pas le gouvernement camerounais qui les avait interdit. C’est l’administration coloniale. Quand Ahidjo est arrivé, l’Upc avait déjà été interdite. Elle allait partout, au Nations Unies, dans les capitales africaines. C’était une organisation bien structurée. Ils ont raconté beaucoup de chose. Ahidjo disait, lui, qu’on juge quelqu’un non pas par ce qu’il dit, mais par ses actes. Il a tendu la main aux upécistes. Il y en avait dans l’Assemblée. Il y en avait qui avait rallié. Mais beaucoup étaient restés dans le maquis. Mais lui-même a reconnu que la France l’a aidé contre les upécistes.

Il faut dire que pendant deux ans on a été retardé avec cette histoire d’Upc. C’était devenu la guéguerre fratricide. C’était devenu comme des règlements de compte en pays bamiléké. En 1963, j’ai fais une tournée dans la région. Mon mari n’était pas très chaud. Mme Keutcha qui était la femme du préfet est venu me demander d’aller parler aux femmes. Et j’y suis allé en pleine rébellion, j’ai été à Dschang, Bafoussam… J’ai fais toute la région. Dans mes discours je disais aux femmes : « on fait des enfants pour les élever, pas pour les tuer ». Et on m’a dit que parmi les mains que je serrais, il y avait des upécistes, des rebelles.

Qu’est ce qui a permis à Ahidjo de s’en sortir face à cette situation difficile ? C’était la période des coups d’Etat partout en Afrique ? Peu de gens pariaient sur lui. Sa réussite était loin d’être garantie. Qu’est ce qui d’après vous lui a permis de réussir ?

Je crois que c’est la conviction. Ahidjo disait tout le temps, « Je ne cherche pas à être aimé, je cherche à être suivi ». Lorsqu’on lui disait qu’un tel est contre lui, il posait à son interlocuteur quatre types de questions. « Est-ce que la personne en question aime le Cameroun ? Est-il un patriote ? Est-il intelligent ? Peut-il servir efficacement son pays » Et il ajoutait : « Qu’il ne m’aime pas, cela n’a pas d’importance, car Ahidjo partira et le Cameroun restera. Mais s’il aime le pays et peut le servir, je ne vois pas de problème à le nommer ».

Ce qui le motivait, sa conviction, son idéal, c’était l’unité nationale. Avant même qu’il n’arrive au pouvoir, il pensait que tant que le pays ne serait pas uni, avec toutes ses ethnies, les religions, les mœurs, rien ne serait possible. Il voulait aussi faire du Cameroun un pays respectable et respecté. Et c’est ce qu’il a réussi. Il a fait du Cameroun un pays respecté et respectable. Un jour, je lui disais que je ne comprends pas que tous nos pays voisins aient du pétrole en abondance et que ce ne soit pas le cas chez nous. Il m’a répliqué : « Il ne faut pas trop demander au bon Dieu. Si on me demandait de choisir entre les ressources naturelles et le peuple que j’ai, je choisirais sans hésiter le peuple camerounais. Parce que j’ai un peuple travailleur, qui me suit. Tant que ce peuple me suivra, je l’emmènerais là où j’ai décidé de le conduire. Avoir une nation, une nation respectée, une nation prospère, un peuple travailleur, évidemment le chemin est long… C’est ça le plus important.» Et le pétrole est venu après, mais il n’a pas vraiment compté sur le pétrole.

Quelle était sa relation avec l’argent ?

Ahidjo lui-même ne s’est pas enrichi. Allez voir nos maisons à Garoua, vous comprendrez.

Pourtant la légende veut qu’il se soit enrichi. On disait qu’il était le plus riche du Cameroun…

Vous savez, on a dit qu’il avait placé de l’argent dans des comptes à l’étranger. Ils ont fait des recherches partout, et il n’y avait rien. Ce n’est pas quelqu’un qui voyait grand. Il n’avait pas la folie des grandeurs. Il avait le sens de l’Etat. L’argent de l’Etat, c’était à l’Etat. Connaissez- vous un ministre d’Ahidjo qui a fini riche ? C’est lui qui a donné l’exemple.

Pour Ahidjo, ce qui lui importait, c’était de diriger et de gérer un Etat. Ce n’était pas de se gérer lui-même. Il a oublié de se gérer lui-même et de gérer sa famille.

Est-ce que d’après vous il aurait réussi le tournant de la démocratisation ? Il était plutôt un monarque, l’homme du parti unique. Est-ce qu’il aurait su négocier ce tournant démocratique ?

Peut-être à sa manière. S’il était un monarque c’était un monarque éclairé.

Est-ce qu’il n’aurait pas été balayé par le vent de la démocratie ?

Il n’a pas attendu le vent de la démocratie, il est parti avant…

Mais pourquoi a-t-il choisi Paul Biya pour lui succéder ? Beaucoup à l’époque voyaient Samuel Eboua…

Je me suis expliqué à plusieurs reprises sur cette question, je ne souhaite pas revenir là-dessus.

N’a-t-il pas été influencé dans sa décision de démissionner par le départ de son ami Senghor ?

Non pas du tout. Senghor avait même envoyé à Ahidjo son directeur de cabinet Moustapha Niasse pour lui dire de ne pas démissionner en lui expliquant que le Cameroun, ce n’est pas le Sénégal. Ajoutant que le Cameroun avait encore besoin de lui.

Il a démissionné, mais après il a donné le sentiment de vouloir revenir au pouvoir. Notamment à travers le parti…

Il n’a jamais voulu revenir au pouvoir. L’histoire du parti est connue. Il avait démissionné de toutes ses fonctions, y compris de celles du parti. Mais le soir, avant que la circulaire ne soit envoyée à la radio pour rendre publique sa démission, il y a le gouverneur Ousmane Mey de la province du nord et une délégation du bureau politique du parti qui sont venus le voir. Ahidjo a d’abord refusé de les recevoir. Il ne voulait voir personne. Moi je lui ai dit : « mais reçois les ». Et lui me disait « je sais ce qu’ils veulent ». En effet, plusieurs ministres essayaient de le convaincre de prendre juste des vacances pour se reposer et reprendre les affaires plus tard. Mais ça, il n’en était pas question pour lui. J’ai insisté pour qu’il les reçoive. Il a donc accepté et les membres de cette délégation lui ont expliqué qu’il valait mieux, pour éviter le chaos, qu’il garde au moins le contrôle du parti, le temps que les Camerounais s’habituent à son départ. Je ne sais pas exactement quels arguments ils ont avancé pour le convaincre, peut-être l’idée d’un possible chaos, finalement il a accepté de rester à la tête du parti. Et c’est ainsi qu’il a téléphoné à Biya pour lui dire qu’il avait reçu les camarades du parti et qu’il pense qu’il vaut mieux qu’on attende d’abord pour sa démission du parti. Dans l’esprit d’Ahidjo, il fallait envisager un congrès extraordinaire pour transmettre les responsabilités du parti à Biya. Mais pendant tout ce temps, à la radio, il y avait la musique qui précède le journal qui jouait et ça a duré longtemps. Car entretemps il a fallu réécrire le communiqué pour enlever l’élément concernant sa démission de la présidence du parti.

Comment expliquez-vous que les choses se soient si rapidement détériorées entre les deux hommes ?

Après sa démission, nous sommes allés en France. Ahidjo était fatigué, surmené et il avait des pertes de mémoire. Il a été hospitalisé en clinique. Je me souviens que c’était le jour de la finale de Roland Garos avec Yannick Noah. Il m’avait dit « même si je dors tu me réveilles, je ne veux pas rater ce match ». Ce jour là, un émissaire de Biya, un attaché de la présidence, est arrivé avec un courrier pour Ahidjo. Dans cette lettre Biya ne se souciait même pas de sa santé. Tout ce qu’il disait c’était : « Vous m’aviez dit que vous me donneriez le parti dans 6 mois ou 8 mois. Je crois que le moment est venu ». Ahidjo était choqué. Il estimait qu’à son retour au Cameroun prévu en septembre, cette année là [on était en 1983 NDLR], il lui cèderait la présidence à l’occasion d’un Congrès extraordinaire. Il a répondu qu’il ne donne pas le parti, parce qu’on me demande de rendre le parti. Il n’y a aucune urgence. Il précisait qu’il allait rentrer en septembre et qu’ils verraient les commodités pour le transfert. Et en attendant, Biya avait les pleins pouvoirs. C’est moi qui ai posté la lettre. Dès qu’ils ont reçu la lettre, alors on a sorti les complots, toute sorte de choses… Moi je dis, Ahidjo a dirigé le pays avec des gens qu’il croyait connaitre, mais il les connaissait très mal.

Pour vous, c’est l’entourage qui a poussé Biya jusque là où il est allé ?

C’est l’entourage de Biya, certainement. Mais il y avait aussi l’entourage d’Ahidjo qui était derrière. Mais je dis clairement qu’en ce qui concerne le parti, les choses auraient dû se passer normalement. Et il y a eu un manque de dialogue entre les deux.

Mais concernant la tentative de coup d’Etat d’avril 1984, il y a cette fameuse phrase d’Ahidjo qui a été retenue comme un aveu de culpabilité : « si ce sont les miens, ils auront le dessus ». Alors, il était ou non derrière le coup ?

Vous savez il y a eu tellement d’attaques contre lui, tellement d’agressions, il avait en lui une profonde déception, une réelle amertume. J’étais là lorsqu’il a reçu le coup de fil de la radio française RMC. On ne savait pas que la communication était enregistrée. Lorsque la journaliste lui a annoncé qu’il y avait des combats à Yaoundé, qui font penser à un coup d’Etat, Ahidjo a dit : « C’est vous qui me l’apprenez ». Et elle a ensuite demandé : « Et si c’était vos partisans ? » Sa réponse a été : « Ils auront le dessus ». A sa place j’aurais dis la même chose. Mais on ne savait pas ce qui se passait, on ne savait pas ce qu’il en était vraiment. Mais il y avait toute l’amertume accumulée… Ces propos ne signifient en rien qu’il était derrière le coup.

On a l’impression que chez les deux hommes, il y a eu une certaine peur qui les a conduits à l’affrontement. Biya a certainement eu peur à un moment que le pouvoir ne lui échappe. Et Ahidjo, lui, a certainement été effrayé à l’idée de voir le vide qui se faisait autour de lui se retourner contre lui…

Mais en réalité pour Ahidjo ça a été pire encore. Et puis le Cameroun a fait en sorte qu’on devienne des parias. A un moment nous évitions de contacter les gens, d’aller vers eux de peur de leur faire du tort.

Alors sur la querelle de ces dernières années, sur le retour des restes d’Ahidjo, sur son éventuelle réhabilitation, le gouvernement soutien que c’est une affaire de famille…

Non ce n’est pas une affaire de famille. Dès le départ, dès sa mort, j’ai dis qu’Ahidjo a dépassé le cadre de la famille. Il ne nous appartient plus. Qu’on le veuille ou non, il est désormais un patrimoine national, un patrimoine du Cameroun.

Si vous aviez un message à transmettre au Président Biya, quel serait-il ?

Je n’ai pas de message particulier à adresser au Président Biya. Un chef d’Etat, ce n’est pas un homme ordinaire. Je le laisse face à sa conscience. Maintenant qu’Ahidjo est mort, c’est un patrimoine commun de tous les Camerounais. Je n’ai pas grande chose à demander. Je ne demande qu’une seule chose : sa réhabilitation. Et qu’on lui enlève tout ce qu’on lui a mis sur le dos.

En cette année 2010 où on célèbre le cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun avez-vous vœux à émettre pour le pays ?

Je souhaite voir se refermer définitivement cette malheureuse parenthèse et cette douloureuse querelle qui ont divisé et fait souffrir tant de monde au Cameroun, et Ahidjo en premier. Je souhaite que le Cameroun renoue avec son passé prestigieux, qu’il continue à évoluer dignement et honorablement vers un avenir meilleur aux yeux du monde qui nous observe, qui nous écoute et qui peut-être nous juge.

Enfin pour ce cinquantième anniversaire de notre indépendance je souhaite voir la réconciliation nationale de tous les camerounais. Celle-ci ne pourrait se réaliser sans la réhabilitation officielle de son premier président – décédé et enterré il y a 20 ans loin de sa terre natale – et le retour de ses restes au pays dans l’honneur et la dignité.