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Actualités of Wednesday, 14 April 2021

Source: www.camerounweb.com

Le professeur Manassé ABOYA ENDONG réagit à la création du parti de Celestin Djamen.

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Professeur Titulaire de Sciences Politiques et Directeur Exécutif du Groupe de recherches sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (GREPDA), il pense que « le président de la République a le mérite d’avoir su promouvoir une démocratisation apaisée en réformant méthodiquement l’ordre politique dans un environnement incertain et tumultueux ».

Le Cameroun, 30 ans après le retour au multipartisme, compte près de 318 formations politiques. Quelle analyse vous inspire le cheminement du pluralisme politique dans notre pays ?

Il faut préalablement indiquer que le pluralisme politique a été introduit au Cameroun à partir de la période coloniale. Cette mouvance va logiquement s’intensifier à l’aube de l’accession à l’indépendance, période pendant laquelle la vie associative connaît une effervescence particulière autour de l’enjeu de l’auto-détermination politique. L’histoire politique du Cameroun renseigne à profusion que l’initiation au pluralisme politique s’est faite dans un contexte où la vie associative, le syndicalisme et le communautarisme animaient le marché politique. Toutefois, cette trajectoire du pluralisme n’est pas linéaire. Car, autant le pluralisme politique va se nourrir du syndicalisme pour faire émerger des leaders et formations politiques historiques, autant il apparaît très vite comme une pesanteur dans le projet de construction de l’unité nationale dans le contexte post-colonial. En effet, les nombreux traumatismes consécutifs aux années de lutte pour l’indépendance vont contribuer à promouvoir une phobie institutionnelle du pluralisme politique qui va aboutir à l’institutionnalisation du parti unique en 1966. Aussi, la création ou l’avènement de l’Union Nationale Camerounaise (UNC) constitue-t-il une rupture provisoire du pluralisme politique qui va reprendre droit de cité à partir de l’ouverture démocratique des années 1990. Ce retour au multipartisme sera animé par une volonté populaire de revanche contre le parti unique, considéré à tort ou à raison, comme un vestige de l’autoritarisme. Dans tous les cas, des formations politiques vont voir le jour, soit autour d’une ambition réelle de mobiliser un projet de société alternatif, soit autour d’une forme de grégarité qui fait du pluralisme politique le cadre favori d’expression du communautarisme. A côté des partis à vocation nationale, il va émerger des formations politiques (ethno)régionales appréhendées comme de véritables excroissances de la solidarité ethnique. Ce foisonnement des formations politiques est certes l’expression d’une revanche sur le parti unique, une forme de vitalité politique, mais en plus, il révèle les clivages d’ordre ethno-régionaux qui animent la vie politique au Cameroun.

Au-delà de cette floraison dans le paysage politique, les formations politiques vous semblent-elles jouer pleinement leur rôle de contrepoids ?

Cette interrogation nous renvoie aux fonctions des partis politiques qui sont généralement appréhendées suivant deux typologies classiques, en l’occurrence les fonctions dites manifestes d’une part, et les fonctions latentes d’autre part. Pris dans cette logique, la capacité à jouer le rôle de contrepoids ne peut être appréciée qu’à l’aune de ces fonctions qui font des partis politiques des forces de proposition, à défaut d’être des alternatives ; mieux, des associations politiques stables dont la vocation est la conquête ou la conservation du pouvoir. Et, en tant qu’entreprises politiques, les formations politiques ont une fonction de socialisation qu’elles remplissent à partir d’une fonction de sélection et d’encadrement des militants. Mais, c’est davantage dans leur capacité à articuler un discours alternatif et à remplir une fonction tribunitienne qui en fait l’écho des « sans voix » et les défenseurs des intérêts des populations, que les partis politiques ont pu jouer à fond ce rôle de contrepoids avec des fortunes diverses. Dès lors, s’il est indéniable que les formations politiques qui prolifèrent dans l’ordre politique camerounais ont pu jouer ce rôle de contrepoids, il reste constant que la saisonnalité de ce rôle de contrepoids pose problème. En effet, ce rôle de contrepoids s’inscrit dans un cycle de rupture, de volte-face et d’incohérence qui fait douter de la capacité des partis politiques à s’assumer pleinement.

L’on s’accorde généralement sur le rôle central de la tripartite de 1991 dans la mise en place d’un modèle démocratique propre au Cameroun. Partagez-vous cette lecture ?

A l’évidence, les mérites de la tripartite en termes de socialisation à un modèle démocratique enraciné dans les réalités locales sont grands. Au plus fort des années dites de « braise », en conviant les partis politiques, la société civile et les pouvoirs publics autour d’une table de discussion, la tripartite a pu rompre avec ce qu’on pratiquait ailleurs sous le modèle des Conférences Nationales Souveraines dans les années 1990. S’inspirant globalement de la tradition africaine de l’arbre à palabre, la tripartite a pu rendre possible une « camerounisation » de la démocratie. C’est ce modèle de la tripartite qui a été réactivé récemment dans le cadre du Grand Dialogue National. Il s’agit de socialiser les citoyens à une forme pacifique de règlements des grands problèmes politiques, économiques et socio-culturels. Sous ce rapport, on peut valablement indiquer que la tripartite a certainement été un cadre d’expression et de manifestation de la démocratie apaisée qu’appelle de tous ses vœux le Président de la République.

Comment décryptez-vous justement l’empreinte du président de la République dans cette démarche de démocratisation plutôt apaisée au milieu d’une Afrique tumultueuse ?

Le président de la République a le mérite d’avoir su promouvoir une démocratisation apaisée en réformant méthodiquement l’ordre politique dans un environnement incertain et tumultueux. En effet, des prédictions chaotiques ont pu être faites sur l’Etat du Cameroun à l’aube de cette ambition politique de démocratisation, et convergeaient toutes vers une sorte d’apocalypse politique. Et pourtant, le discours et la méthode du président de la République ont su déjouer ces pronostics défavorables. Il s’est agi d’une politique d’intégration et d’inclusion ; d’une politique de rassemblement et de remobilisation pour l’intérêt supérieur de la nation. Sous ce rapport, l’empreinte du président de la République a marqué d’une manière particulière les grandes mutations politiques qu’a pu négocier le Cameroun. Il y a du point de vue de la psychologie politique une correspondance entre les traits de la personnalité du président de la République et la dynamique de la démocratisation en cours.

Au plan du dispositif électoral, nombre de réformes ont été impulsées avec l’implication de ces organisations politiques. Comment appréciez-vous ces interactions avec les pouvoirs publics ?

Ces interactions peuvent être appréhendées comme conviviales ou tendues selon les enjeux. En effet, l’initiation au pluralisme politique n’est pas un long fleuve tranquille, a fortiori à l’aune de la fabrique du droit politique, celui qui concerne précisément l’encadrement normatif du jeu politique et des luttes de pouvoir. Les formations politiques ont systématiquement été intégrées dans la coproduction des lois qui régissent la conquête et/ou la conservation du pouvoir. La plupart d’entre elles se reconnaissent dans le dispositif électoral et sa trajectoire historique qu’elles ont contribué à baliser. De l’Observatoire National des Elections (ONEL) en 2000 à l’avènement d’Election’s Cameroon (ELECAM) en 2006, en passant par la fabrique d’un Code électoral unique en 2012, pour rompre avec les documents épars qui servaient jadis de cadre normatif des élections au Cameroun, l’administration des élections n’a pas fait l’économie des modes d’implication des formations politiques représentatives de l’opposition. Ces diverses contributions à l’animation de la vie politique au Cameroun sont des plus-values du pluralisme politique auquel a souscrit l’Etat du Cameroun de manière répétitive.

La participation des formations politiques se mesure également à divers niveaux de la gestion de la cité (gouvernement, parlement, Collectivités territoriales). Comment évaluez-vous l’apport de ces acteurs politiques ?

Elle est décisive dans l’animation de la vie politique. Les faits d’armes des partis politiques sont nombreux. Parmi les plus retentissants, il y a incontestablement la lutte contre les crimes économiques, la moralisation de la vie publique et l’assainissement des mœurs. Le contrôle parlementaire de l’action gouvernementale est l’un des cadres privilégiés d’observation de cette contribution décisive des formations politiques à l’animation de la vie politique. Sous ce rapport, on peut affirmer que le Cameroun contemporain évolue au rythme de la participation politique des formations politiques. Celle-ci peut être conventionnelle ou non non-conventionnelle. Le répertoire d’actions de ces formations politiques se renouvelle au gré des enjeux, notamment entre loyauté politique, coalition, plateforme de gouvernement, défiance et défection politique, boycott, insurrection, etc. Dans tous les cas, les formations politiques travaillent à animer l’ordre politique camerounais en alternant le bon, le moins bon et le mauvais. Toujours est-il que leurs contributions respectives aux grandes mutations politiques sont identifiables tant au niveau du gouvernement où des leaders des formations politiques occupent des départements ministériels stratégiques qu’au niveau du parlement où le contrôle parlementaire de l’action gouvernementale est une contribution non négligeable dans l’animation de la vie politique camerounaise.

Quel impact le pluralisme a-t-il eu sur l’évolution et le fonctionnement de l’ancien parti unique, le RDPC ?

Le RDPC a su s’adapter à la concurrence, avec l’avantage d’avoir été préalablement un parti ayant une assise nationale confortable. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement puisque son projet de société a considérablement anticipé le pluralisme politique. Le RDPC était prêt à la concurrence engagée en cela par le président national de ce parti qui avait pris soin d’avertir ses militants de « se préparer à la concurrence », malgré des velléités de résistance manifeste au changement en interne. Le pluralisme politique a resocialisé les militants, tout en contribuant à instaurer une culture politique de participation, de fair-play et de tolérance au sein du parti. L’acceptation de l’autre, non pas simplement comme « opposant » et « adversaire », mais surtout comme compatriote et concitoyen est révélateur d’une culture de la tolérance que pratique avec grand intérêt le RDPC. Le pluralisme politique a rendu possible un quadrillage permanent du terrain, une présence continue sur le terrain, un rapport différent aux citoyens qu’il faut absolument rallier au parti pour garantir à celui-ci un soutien populaire. Ce parti s’est fait une réputation de catch all party (parti attrape-tout) dans un contexte où « ratisser large » est devenu son mot d’ordre. C’est dans cet état d’esprit qu’il a su résister aux foudres de l’euphorie du retour au pluralisme politique dans les années 1990 et travailler à convaincre et à persuader au lieu de vaincre et de dissuader. A l’observation, du fait du pluralisme politique effervescent, le RDPC est devenu un parti de compétition contraint de revoir son rapport au citoyen avec ce retour brutal au multipartisme. D’où l’option prise pour le pragmatisme. Finalement, au lieu d’être un handicap, la concurrence a plutôt catalysé et transformé le RDPC. Dans la configuration actuelle, voyez-vous aujourd’hui dans l’offre des partis politiques de la place, un projet alternatif solide et crédible ? L’effet pervers du pluralisme politique illimité est incontestablement l’absence d’un projet alternatif solide et crédible. Les faits parlent d’eux-mêmes. Les volte-face, les incohérences, les schismes politiques et le phénomène de la démobilisation politique révèlent une carence manifeste en offre politique. Le pluralisme politique à outrance a malheureusement rendu possible une démobilisation politique. Le marché politique s’enrichit certes de formations politiques nouvelles et renouvelées, mais l’offre politique reste stéréotypée et sans emprise décisive sur la majorité des citoyens. En l’état, on peut l’affirmer pour le regretter, un projet alternatif solide et crédible manque cruellement au pluralisme politique.

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