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General News of Monday, 2 November 2020

Source: jeuneafrique.com

L’État doit reconsidérer sa stratégie - Christian Pout sur la crise anglophone

Au cœur du débat sur les moyens de sortir de la crise anglophone, Christian Pout, président du think tank CEIDES, appelle à mobiliser davantage les communautés locales pour trouver des solutions à la crise anglophone.

Samedi 31 octobre était un jour de deuil national en mémoire des huit enfants tués par des individus non identifiés le 24 octobre dernier, à Kumba, dans la province anglophone du Sud-Ouest. Un drame de plus dans ce conflit armé qui oppose depuis bientôt quatre ans milices séparatistes et forces armées, mais dont le bilan humain reste difficile à chiffrer. En avril dernier, plus de 3 000 personnes avaient déjà perdu la vie, selon les Nations unies.


Alors que de nombreuses voies s’élèvent pour demander la fin des violences, Christian Pout, ministre plénipotentiaire, président du think tank Centre africain d’études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques (CEIDES) et directeur du Séminaire de géopolitique africaine à l’Institut catholique de Paris livre son analyse de la situation et plaide pour que l’État change sa stratégie face à cette crise et à ouvrir la porte au dialogue.

Christian Pout, ministre plénipotentiaire, est président du think tank Centre africain d'études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques.

Jeune Afrique : Bientôt quatre ans qu’un conflit armé secoue les régions anglophones du Cameroun. L’armée régulière peut-elle mettre fin aux violences ?


Christian Pout : L’option militaire n’a jamais été posée comme la solution. L’État s’est retrouvé face à des groupes dont les revendications étaient corporatistes et politiques et qui ont basculé dans la violence armée. Disposant de la violence physique légitime et de la capacité de contrainte, il a exercé ce pouvoir pour donner aux populations le moyen de vivre dans un environnement relativement sécurisé. Surtout que, en creux, planait une menace sur l’intégrité territoriale.


Ce qui a donné l’impression que la militarisation était choisie comme solution, c’est qu’il y a eu davantage d’investissements dans ce domaine. On a eu plusieurs changements : la création de la 5e région militaire, des nominations de hautes autorités de défense et de sécurité, un investissement dans la mobilisation de forces telles que le BIR [Bataillon d’intervention rapide], qui n’étaient pas présentes au début… Cela a donné le sentiment d’un surinvestissement dans l’option militaire, comme si elle devait être la seule à même de produire une solution.

Heureusement que d’autres mesures ont été prises. Des institutions ont été créées, notamment la commission du bilinguisme et du multiculturalisme.

Après les évènements de Kumba, certains appellent à un nouveau dialogue plus inclusif. Ce que demande également le secrétaire général de l’ONU. Cette proposition a-t-elle des chances d’aboutir ?


Le gouvernement n’a jamais estimé que le dialogue était terminé, du moins pas à ma connaissance. Ce qui interpelle les acteurs aujourd’hui, c’est qu’il y a comme un emballement de la crise. Lorsque des actes d’une extrême violence sont perpétrés, et se répètent, c’est que les solutions apportées jusqu’ici ne sont pas satisfaisantes.

Car ce que chacun souhaite en réalité, au-delà du dialogue, c’est que cette crise s’arrête, tout comme les violences. Le dialogue ne doit pas apparaître comme un évènement ponctuel auquel l’État ne pouvait participer qu’une fois. La volonté politique est là. Peut-être, les opportunités d’agenda n’ont-elles pas permis qu’un dialogue se mette en place. Mais les incidents de ces derniers jours doivent certainement amener l’État à reconsidérer sa stratégie de sortie de crise.

Vous parlez d’une nouvelle stratégie, quels devraient en être les contours ?


Dialoguer, c’est donner la possibilité à tout le monde de s’exprimer. Beaucoup de mesures ont été prises à l’issue des premières concertations, mais après, le gouvernement a pris seul l’initiative de les mettre en application.

Il faut compléter cette approche par une autre démarche, qui soit davantage « bottom-up ». C’est-à-dire l’organiser dans une architecture institutionnelle repensée pour toucher le peuple – celle que l’on désigne par « Grassroot », pour utiliser le langage des experts. Il faut que cette base s’exprime sur ce qui constitue le fond du problème et propose des solutions.

Concrètement, comment cette stratégie doit-elle se mettre en place ?


C’est vraiment au niveau local, au niveau des communautés, que les choses doivent se dérouler. Avec par exemple l’institutionnalisation du médiateur ou de la « house of chief » : ils doivent être mobilisés afin de faire remonter la vision des populations par des moyens rigoureusement organisés de collecte d’informations.

Les hommes, les femmes et les jeunes doivent dire comment ils voient leur avenir, et quelles transformations doivent être apportées au sein de leur société.

En parallèle, il faut vraiment tendre la main à tous les auteurs de violences pour qu’ils viennent aussi s’exprimer dans un contexte de « safe conversation ». On a affaire à une mosaïque d’acteurs armés, mais on doit aussi compter avec les communautés qui vivent dans ces régions – que l’on ne doit pas laisser entre les seules mains des humanitaires.


Il faut que la vie reprenne, qu’une sorte de normalité revienne : cela passera par le dialogue. Je suis favorable à ce que ce travail commence d’abord à la base pour que l’on arrive à connecter l’ensemble des visions qui se seront exprimées, et qu’on les agrège afin d’organiser à nouveau un évènement dont le caractère inclusif ne fera plus l’objet de doutes.

Sur le terrain on note comme une crise de confiance entre les différents acteurs, l’intervention d’une tierce partie dans le processus de paix est-elle plausible ?


Même cette approche ne peut être établie sans une première consultation de la base. Après les incidents de Kumba, j’entends un besoin de la part des femmes, des chefs de village, des autorités administratives, des parents d’élèves, de nos partenaires internationaux… Tous crient unanimement leur indignation face à ces violences qui continuent.

Ce moment doit être mis à profit, car c’est un moment de communion, pour que les consultations soient le plus larges possible. La mécanique qui va amener à la résolution du problème doit procéder de ces consultations. Si les gens veulent un intermédiaire ou un médiateur externe, cela sera dit lors de ces consultations.

Le gouvernement camerounais plaide pour une extradition des citoyens qu’il accuse de financer le terrorisme sur son sol. Pourquoi n’y parvient-il pas depuis quatre ans ?

Les choses sont extrêmement complexes. Il y a un problème de compréhension et d’interprétation des accords et normes juridiques entre le Cameroun et ses partenaires. Le pays doit d’abord s’entendre avec ces derniers sur l’application des traités et pactes avant de voir comment engager des poursuites contre les personnes qu’il incrimine.

Il faut ensuite que l’on établisse clairement la coopération juridique et judiciaire entre le Cameroun et ses partenaires pour aplanir définitivement les divergences.

Tant que ces préalables techniques ne seront pas réalisés, il y aura toujours ces difficultés de perception : le Cameroun voudra que ses partenaires agissent d’une certaine façon quand ceux-ci resteront arc-boutés sur les principes fondateurs de leurs propres sociétés. Ceux de liberté et d’égalité, par exemple. Et l’on n’aura pas de mouvement dans le sens souhaité par le Cameroun.


L’un des points d’achoppement tient aussi au fait que certains cas sont traités par la justice militaire. Cela met certains de nos partenaires dans une position inconfortable et ils hésitent à aller de l’avant dans cette coopération qui, de leur point de vue, doit rester de l’ordre du civil.

Quid des centres de désarmement et de démobilisation des combattants, qui peinent à convaincre les milices ambazoniennes ?


Il faut revenir à la terminologie même de ces centres. Aujourd’hui, ce qui a manqué au processus camerounais, c’est une stratégie bien traçable. Il faut revenir à l’orthodoxie, qui demande que tous les programmes de DDR transitent a minima par un accord de paix. Le DDR est apparu comme une offre des pouvoirs publics en direction des personnes ayant pris les armes. Or il faut discuter des conditions dans lesquelles des accords de paix, y compris partiels, peuvent être mis en place entre ces groupes-là.

Et c’est dans le cadre de ces accords que se discutent effectivement les conditions de la démobilisation, du désarmement et de la réinsertion. Cette approche un peu volontariste, qui consiste à offrir la paix à des personnes qui se sont déjà rebellées contre une autorité, ne semble peut-être pas la démarche capable de nous conduire au résultat espéré.

C’est pourquoi nous avons proposé que les très hautes autorités consentent, pour se donner l’agilité opérationnelle nécessaire, à confier l’ensemble des situations fragiles de notre pays – prioritairement celle du Sud-Ouest – à une sorte de haut commissaire politique qui, avec une équipe spécialisée, prendrait le relais. Il serait alors partie prenante de tous ces mécanismes et pourrait vraiment mettre en place une politique de paix dont le pays a aujourd’hui grandement besoin.

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