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General News of Thursday, 5 November 2020

Source: muntunews.com

Génocide en préparation au Cameroun: graves révélations d'un député français

Le Cameroun, pays d’Afrique centrale, est aujourd’hui secoué par de nombreuses crises internes qui menacent sa stabilité et celle de l’ensemble de la sous-région.

Notre rédaction a eu un entretien avec le député français Sébastien Nadot sur ce qui convient aujourd’hui d’appeller « la question du Cameroun ». Sébastien Navot est membre de la commission des affaires étrangères de la chambre basse (Assemblée nationale) du parlement français. Il répond aux questions de Muntu!News.

Sébastien Nadot vous êtes l’un des membres de la commission des affaires étrangères du parlement français, qui s’expriment régulièrement sur la question du Cameroun. Qu’est-ce qui justifie cet intérêt pour un pays pourtant si peu connu en France ?

Mais écoutez, c’est extrêmement simple. Quand on est député, on doit contrôler l’action du gouvernement. Donc moi je contrôle l’action du ministre des affaires étrangères de la France puisque je suis à la commission des affaires étrangères.

Et en contrôlant l’action du ministre des affaires étrangères dans les différents pays où il intervient, il se trouve qu’il intervient particulièrement au niveau du Cameroun, et donc ça m’amène à parler nécessairement du Cameroun.

Moi je n’ai pas vocation du tout à prendre parti sur les affaires politiques internes au Cameroun, mais en revanche dès que la France exerce ou n’exerce pas la relation qu’elle devrait avoir avec un pays ami tel qu’est le Cameroun, et bien je commente et puis j’informe les citoyens français puisqu’ils doivent être informés à travers l’action des parlementaires.
Donc en gros, à travers mes interventions, mon but c’est de contrôler l’action du ministre des affaires étrangères, et plus largement, la politique étrangère de la France. C’est mon rôle constitutionnel en France en tant que parlementaire, et puis c’est aussi que les citoyens français, à chaque fois qu’ils vont voter dans les urnes, qu’ils sachent quel est le type de politique menée par le gouvernement actuel.

Par ailleurs, de nombreux camerounais sont installés partout en France, l’avenir du Cameroun intéresse donc ici.

Le conflit armé perdure dans la zone anglophone du Cameroun. La France, comme par le passé dans d’autres cas, pourrait ici aussi facilement être à l’initiative d’une résolution au Conseil de Sécurité des Nations Unies afin de mettre un terme aux tueries. Pourquoi ne le fait-elle pas ?

La réponse ne peut pas se faire de manière très rapide. Il y a d’abord la situation au Cameroun. La situation au Cameroun – et vous la connaissez certainement mieux que moi – elle ne ressort pas d’un problème né d’hier ou d’avant-hier, ni même du début des manifestations des enseignants et des avocats dans la région.

Elle est beaucoup plus ancienne. Et donc il y a une complexité qu’on ne peut pas enlever. Ensuite la France, effectivement, est parmi les cinq du conseil de sécurité, membre permanent – c’est aux Nations Unies – et de ce fait a, on va dire, un accès un petit peu plus aisé pour porter des résolutions, porter des sujets extrêmement forts.

Et dans le cas du Cameroun, particulièrement dans la dernière présidence de la France – et c’est là que moi je suis intervenu ; la France a été présidente du conseil de sécurité des nations unies au mois de juin – et au mois de juin, elle aurait tout à fait pu, parmi les sujets brûlant de la planète, décider qu’il fallait travailler effectivement à une résolution.
Alors ça ne se fait pas tout seul. Il faut convaincre les pays partenaires, mais elle [la France ndlr] aurait pu être fer de lance d’une résolution pour 1) mettre en lumière ce conflit qui est très mal connu au niveau international, et puis 2) demander effectivement qu’il y ait une mission d’expertise d’un groupe des nations unies, d’abord pour mettre en lumière la situation, et ensuite pour commencer à rechercher et des responsabilités et des pistes pour trouver des voix d’apaisement du conflit. Parce qu’il y a les deux versants.

La France ne l’a pas fait. La France ne l’a pas fait pour une raison extrêmement simple. C’est que la France aujourd’hui est dans une relation avec le Cameroun où finalement elle ne sait que faire sinon laisser la situation continuer de se dégrader.

Au prétexte qu’il ne faudrait pas intervenir pour des raisons qui sont connues et qui sont logiques ; c’est-à-dire que si l’on fait de l’interventionnisme, on va considérer qu’on est dans les formes de néocolonialisme. Sauf que dans un cas comme celui-là, s’il n’y avait ce passé colonial, la France avec son identité de pays des droits de l’Homme, aurait dû être particulièrement vigilante et présente sur ce sujet.
Elle a raté l’occasion au mois de juin, et puis dans les prochaines sessions, je ne sais pas ce qu’il va en être, mais j’ai bien l’impression que c’est un petit peu le mode de fonctionnement qu’elle [la France ndlr] a choisi : ne pas intervenir.

Le ministre Jean-Yves Le Drian, dans une de ses réponses en Commission, a présenté les élections régionales au Cameroun comme un pas vers la résolution du conflit. Cette réponse converge curieusement avec la position du gouvernement camerounais. Comment expliquer ce soutien français ?

C’est ce que je vous expliquais. La France considère que la situation est gérée par le gouvernement actuel, par le président actuel, et, de ce fait, qu’elle n’a pas à intervenir.



Le fait est que la position française consiste à valider actuellement tout ce qui émane du gouvernement camerounais, du président, en argumentant sur le fait que la France n’a pas à s’ingérer dans les affaires internes du Cameroun. Ce qui pose naturellement un problème puisque dans bien des situations la France s’ingère à l’évidence dans les affaires du Cameroun pour le pire comme parfois le meilleur.

Attention ! Il y a des fois où une intervention française doit être perçue aussi comme quelque chose de positif. Mais très clairement, sur la manière dont la France considère la situation au Cameroun, et particulièrement à l’égard de la zone anglophone, c’est « on soutient l’action du gouvernement camerounais dans sa démarche » sans considérer notamment les drames humains, les massacres qu’il y a pu avoir. Manifestement cette démarche n’est pas satisfaisante.

Quand il y a le massacre de Ngarbuh, Jean-Yves Le Drian dit : Il y a eu une enquête avec des conséquences puisqu’il y a eu des auteurs de ce drame qui ont été menés jusqu’en justice, donc les choses se sont passées normalement. Sauf que dans une situation comme celle-là, ça ressort d’une enquête internationale puisque les gens qui sont mis en cause sont des gens qui font partie finalement des petites mains de l’action gouvernementale. On ne peut pas être juge et partie.

Donc ce massacre de Ngarbuh, celui de Kumba et bien d’autres faits tout à fait anormaux dans un pays où on a des considérations sur la question des droits de l’Homme, auraient dû mener le gouvernement français comme d’autres gouvernements à dire : Il faut qu’il y ait une enquête internationale, il faut qu’il y ait un regard international, et particulièrement à l’approche des élections régionales dans la région !

Ces élections régionales n’ont aucun sens s’il n’y a pas une garantie internationale pour le respect, on va dire, de tous les éléments normaux en cas d’élection du point de vue démocratique. Et là manifestement – on est un petit peu avant – mais enfin les conditions ne sont pas du tout réunies. Donc la position du ministre des affaires étrangères français ne me parait pas du tout normale en regard de la situation au Cameroun.

Le leader prodémocratie au Cameroun, l’opposant Maurice Kamto, a lancé un appel à la mobilisation pour s’opposer à la tenue de ces élections. Il est en résidence surveillée depuis le 21 septembre. Des forces de sécurité, obéissant aux ordres du président camerounais Paul Biya, ont notamment empêché des femmes de le ravitailler en vivres. Monsieur Nadot, Pensez-vous que la France aurait aujourd’hui plus intérêt à soutenir l’État de droit et la démocratie au Cameroun que d’adouber un régime suranné ?

Mais bien sûr ! Bien sûr, c’est ce que je pense. La France a intérêt à soutenir l’État de droit partout sur la planète, et donc particulièrement vis-à-vis d’un pays comme le Cameroun. On a un passé partagé avec véritablement des choses très très très dommageables, mais on a aussi à penser à un futur partagé. Futur partagé : si on n’intervient pas dans le bon sens à des moments clés comme celui-là, effectivement le futur partagé s’engage mal.

Et là, encore une fois, je ne vais pas intervenir dans les affaires internes du Cameroun d’un point de vue politique. Mais enfin, qu’est ce que c’est que ça ? J’ai posé la question au ministre des affaires étrangères en commission de ce qu’il pensait de la situation d’un des principaux opposants politiques [Maurice Kamto ndlr] au régime camerounais, qui était en résidence surveillée.

En gros, il m’a répondu que ce n’était pas son problème. Mais bien sûr que c’est le problème de la France quand dans un pays des opposants politiques sont emprisonnés, en résidence surveillée ou autres, bien sûr que c’est le problème de la France, et bien sûr qu’il était attendu de la part du ministre des affaires étrangères une seule réponse claire et nette : « Ce n’est pas normal », et que le ministre décroche son téléphone pour prévenir, avertir, dire au président de la République du Cameroun, à ses services, que cette situation est inacceptable du point de vue de la France, et le dire aussi parce que c’est la manière dont les citoyens français regardent les choses.

Bien sûr on est dans un moment particulier, il y a la situation de la Covid-19 qui frappe très fortement en France, donc forcement on est recentré sur des choses de proximité. Mais la grande majorité des français, si vous les interrogez, ils ne trouvent absolument pas normale cette situation au Cameroun ! Pour certains il faut leur expliquer parce qu’ils connaissent mal la situation…

Vous en parlez ? On s’intéresse au Cameroun en France ?

Tout à fait ! Moi, ça fait partie de mon quotidien. Puisque j’interviens sur ces thématiques à l’assemblée nationale, après moi je rencontre régulièrement des gens, j’ai des discussions. La plupart des gens ne sont pas informés de la situation, du drame, de ce terrible théâtre camerounais actuel. Donc il y a d’abord une phase d’information.

Mais le simple fait que le ministre des affaires étrangères ne dise pas haut et fort : « Un opposant politique en résidence surveillée, ce n’est pas normal, même, c’est scandaleux », c’est participer de cette chape de plomb qui est posé sur l’opinion publique : On ne dit rien, on n’essaye pas d’informer la population française, et en plus, on ne dit rien au chef du gouvernement camerounais pour lui signifier qu’un pays comme la France, qui compte pour le Cameroun, n’est pas d’accord avec cette situation.
Bon, ça fait beaucoup d’éléments qui ne sont véritablement pas satisfaisant actuellement dans la relation de la France au Cameroun.

Quelle solution à cette crise ?

La chose particulière qu’il y à ajouter, c’est qu’il n’y a pas eu de groupe d’experts des nations unies dépêché au moment du massacre de Ngarbuh. C’est profondément scandaleux.

Et il me semble que la situation actuelle nécessite absolument que tous les gens qui veulent aller vers une voix de pacification et de résolution du conflit – et qui prendra du temps, ce sera quelque chose de difficile quelles que soient les voies empruntées ; il ne faut pas penser que c’est d’un coup de baguette magique qu’on solutionne une situation qui date de très longtemps – mais enfin, il faut qu’il y ait une enquête internationale, que les responsables soient désignés parce que sans quoi, on n’arrivera jamais à avancer.

Donc cette décision, elle passe peut-être par plusieurs étapes, mais notamment, je pense qu’il y en a une essentielle – et ça c’est mon analyse par rapport à la situation de la communauté internationale – il faut que l’Union Africaine mette à son agenda ce drame qui se déroule pour l’instant relativement à huit-clos au Cameroun. D’abord l’Union Africaine en premier.
C’est par là que des voix pourront s’élever puis mobiliser toute la communauté internationale. Il faut vraiment que l’Union Africaine prenne sa part, prenne pleinement son rôle dans cette histoire, parce que sinon, c’est encore renvoyer toujours et toujours à ses vielles antiennes de l’héritage colonial, où finalement, si les américains ou un autre pays ne s’en mêlent pas, on ne trouve aucune solution. Il faut que l’Union Africaine intervienne maintenant avant qu’il ne soit véritablement trop tard.

À Kumba aussi ? Vous dites que là aussi on a besoin d’une enquête internationale, Sébastien Nadot ? Une enquête menée par le gouvernement camerounais comme dans le cas de Ngarbuh, ne serait-elle pas suffisante ?

Il y a eu effectivement une enquête interne [dans le cas de Ngarbuh ndlr]. J’ai lu le délibéré, les gens qui étaient mis en cause sont bien en procès. Mais le problème dans une situation comme celle-là c’est que s’il y a des responsabilités au plus haut niveau de l’État, il faut qu’il y ait une enquête internationale ; internationale des nations unies, mais ça peut être déjà une émanation de l’Union Africaine pour faire la lumière sur le drame et empêcher qu’il se reproduise.

Encore une fois, dans le délibéré final de l’enquête sur Ngarbuh, il s’agit des petites mains qui sont mises en cause. Mais y a-t-il eu dans la hiérarchie des gens impliqués ? On a besoin de savoir s’il s’agit d’un drame très localisé dans ses déterminants ou bien s’il s’agit de quelque chose qui est construit au plus haut niveau, de manière gouvernementale, auquel cas on s’avancerait à grand pas vers ce qu’on a connu au Rwanda. Et donc il est véritablement urgent d’avoir un éclairage sérieux, solide, international.

Les nations unies sont en grandes difficultés, et puis en ce moment il y a l’élection américaine, enfin il y a plein de choses qui font que c’est compliqué pour mobiliser au niveau des nations unies. Mais l’Union Africaine doit vraiment jouer son jeu.

Vous dites que le Cameroun pourrait devenir le nouveau Rwanda ? C’est bien ça ?

Écoutez, le fait est que pour avoir travaillé en tant qu’historien, avec un regard historien le génocide au Rwanda, le fait est que les signaux avant-coureurs – par ce qu’il y en a eu de nombreux au Rwanda – étaient assez ressemblant avec la situation qu’on trouve aujourd’hui au Cameroun.

De quels signaux s’agit-il ?

Des exactions comme il peut y avoir, où on ne sait pas exactement quels sont les responsabilités, à quel niveau de l’État il peut y avoir des responsabilités. En instrumentalisant des ethnies contre d’autres ethnies, on a une situation qui peut tout à fait déraper désormais. Moi c’est vraiment mon inquiétude quand je regarde de manière un petit peu extérieure la situation au Cameroun.

C’est pour ça que je suis vraiment dans l’indignation que la France n’ait pas un regard plus historique de la situation, et finalement se dise : compte tenu des expériences passées, il y a certainement quelque chose d’extrêmement fort, de mise en lumière, d’appels à la retenue, mais de vrais appels à la retenue, pas des communiqués insipides, par rapport à une situation qui peut déraper à tout moment maintenant.

Sébastien Nadot (*1972) est un homme politique français, député à « l’Assemblée nationale » (chambre basse du parlement français). Il est historien de formation, universitaire et écrivain. L’une de ses publications, parue en 2019 aux éditions Teham, s’intitule : Amadou Vamoulké. Lettres à la France depuis Kondengui.

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