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Politique of Wednesday, 7 July 2021

Source: Mutations

Crise socio-politique au Cameroun: les confidences du Cardinal Tumi à Eric Chinje

Le Cardinal Christian Tumi était inquiet mais plein d'espoir Le Cardinal Christian Tumi était inquiet mais plein d'espoir

Le Cardinal Christian Tumi était inquiet mais plein d'espoir. Nous venions de prendre la route en ce dernier jour de septembre 2018 pour le trajet de 235 kilomètres entre Douala et Yaoundé. Il m'avait invité à le rejoindre lorsqu'on lui a annoncé que j'étais en ville et que j'irais à Yaoundé pour ce qui pourrait être un événement historique : le Grand Dialogue National convoqué par le gouvernement pour rechercher une solution à la guerre civile qui avait ravagé les régions anglophones du pays.

J'étais excité à l'idée d'avoir le Cardinal pour moi tout seul pendant au moins quatre heures, mais je pensais qu'à l'âge de 88 ans, il passerait la plupart de son temps à dormir. Il n'a pas sourcillé ! Nous avons parlé tout au long du voyage. Il m'avait remis une copie du rapport de l'enquête qu'il avait menée auprès des anglophones dans la perspective d'une conférence qu'il avait espéré organiser sur la soi-disant « crise anglophone ». La All-Anglophone Conference ((AAC) que lui et d'autres chefs religieux avaient espéré organiser pour identifier les problèmes et les dirigeants à engager avec le gouvernement n'avait pas encore eu lieu. Nous avons évoqué ses efforts infructueux pour obtenir l'autorisation pour organiser l'AAC, notamment lors d'une rencontre projetée avec le chef de l'État.

La rencontre avec le président Paul Biya n'a jamais eu lieu, a-t-il dit, avec un air indéniable de frustration et une rare teinte de colère. Je l'ai constaté et lui ai posé la question. Après de nombreuses demandes d'audience, il m'a dit : « J'ai finalement reçu un appel du palais d'Etoudi me donnant un jour et une heure pour mon audience avec le chef de l'État. Quelques minutes après cet appel, j'ai également entendu l'ambassadeur de France au Cameroun qui m'a informé que ma rencontre avec M. Biya avait été convenue et que je recevrais cette invitation de la présidence. Je venais de recevoir l'appel, je lui ai dit.

« Je me suis présenté à l'heure fixée », a poursuivi le cardinal Tumi, « mais je n'ai pas vu M. Biya. Après une courte attente, un de ses collaborateurs est venu me demander quelles questions je voulais soulever avec le président. « Ce serait pour les oreilles du président », dis-je, avec une exaspération évidente dans la voix. Il m'a dit que le chef de l'État n'était pas en mesure de me voir et s'est excusé en son nom. J'ai quitté le palais convaincu que quelque chose n'allait vraiment pas.

Notre attention s'est tournée vers le prochain Dialogue National et le Cardinal s'est demandé comment serait abordée la question centrale de l'indépendance ou de l'autonomie des régions anglophones. Son enquête, dit-il, avait fait ressortir des chiffres qui ne pouvaient être ignorés ; plus de 80 pour cent de la population des deux régions étaient clairement en faveur d’un état, quelle que soit la manière dont cela est exprimé.

Je lui ai dit que des amis avaient essayé de m'exhorter à ne pas assister au Dialogue. Quelle était leur raison de faire cela, a-t-il demandé. Certains ont dit qu'ils croyaient que rien ne sortirait de la réunion tandis que d'autres étaient d'avis que cela était fait simplement pour éclipser une discussion prévue à l'Assemblée générale des Nations Unies à New York. — J'ai entendu ça aussi, dit le cardinal. « Mais nous devons donner une chance à la paix. Si cela contribue à arrêter la violence et à faire taire les armes, cela en vaudra la peine. »

La guerre durait depuis plus d'un an et trop de fils et de filles du pays avaient perdu la vie à cause de quelque chose qui serait finalement résolu par le dialogue. Nous nous sommes tous deux demandés s'il y avait effectivement la volonté politique de faire face à la crise et de résoudre les problèmes fondamentaux qui se trouvent au cœur de celle-ci. N'y avait-il personne capable d'ordonner aux troupes de quitter les théâtres de guerre et, si nécessaire, de les remplacer par des policiers et des gendarmes ?

Il était clair, a reconnu le cardinal Tumi, qu'il y avait de profondes frustrations parmi la grande majorité des Camerounais anglophones et qu'il faudra peut-être un retour à la constitution fondatrice de la république pour trouver des réponses adéquates à la crise. Nous avons parlé de la trahison des espoirs et des aspirations post-unification, de la destruction des systèmes et des institutions anglosaxonnes et des preuves croissantes de ce qui semblait être une politique délibérée d'assimilation des anglophones à une république française. Nous nous sommes demandé si le Grand Dialogue National se révélerait être ce forum de paix historique que beaucoup espéraient qu'il serait. Et si ce n'était pas le cas, quel avenir pour le pays ?

Chaque jour que la guerre persistait, supposions-nous, plus il serait difficile de réconcilier les esprits des deux côtés et plus le pays s'éloignerait d'un règlement pacifique de la crise. Le Cardinal s'est demandé s'il y avait suffisamment d'hommes et de femmes de courage dans la direction nationale pour prendre les décisions difficiles et éloigner le Cameroun de l'abîme vers lequel il se dirigeait si manifestement. Le Dialogue s'est déroulé sur quatre jours au Palais des congrès de Yaoundé, du 1er au 4 octobre 2018. Le Cardinal et moi avons discuté de son issue lors d'un dîner au domicile du Ministre du Travail, Grégoire Owona. « Si les résolutions prises lors du Dialogue sont mises en œuvre et qu'il y a une réelle substance dans le Statut Spécial de l'ex-Cameroun Occidental, la paix et la tranquillité s'installeront enfin dans le pays et un véritable développement commencera », a conclu l'homme de Dieu.

Le cardinal n'a pas vécu pour voir son rêve se réaliser. La paix, la tranquillité et le développement restent des concepts insaisissables pour les habitants des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. La fin d'une crise qui a commencé en 2016 avec des protestations contre les nominations de francophones à des postes gouvernementaux et l'imposition du français dans les tribunaux, les écoles et les centres administratifs des deux régions, est encore une sorte de mirage. Malgré cela, le cardinal Tumi est resté, comme l'a dit le pape François après sa mort le 2 avril 2021, « une force pour la paix et la réconciliation dans son pays ». Dans une lettre de condoléances à l'archidiocèse de Douala, le Saint-Père a noté que le cardinal Tumi avait laissé une marque inoubliable dans l'église et la vie sociale et politique du Cameroun, s'engageant toujours « avec courage pour la défense de la démocratie et la promotion de droits. »

C'est l'espoir de cet écrivain que le leadership courageux que le cardinal autrefois kidnappé a tant désiré et démontré émergera au Cameroun même après sa mort et conduira la nation à un lieu d'harmonie et de coexistence mutuelle dans lequel chaque citoyen aura un sentiment d'appartenance et de partage au sein de la communauté. Rien de moins que cela apportera une paix et un progrès permanents à la terre. C'est pour cette raison que le Cardinal Chrétien Tumi était inquiet mais plein d'espoir à la veille du Grand Dialogue National, et le resta jusqu'à la fin de sa vie.

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