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Politique of Monday, 1 June 2020

Source: camerounweb.com/le jour

Crise socio-politique au Cameroun: les confidences de Dr Christopher Fomunyoh


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Dr Christopher Fomunyoh. Le directeur pour l’Afrique du National Democratic Institute (NDI) évoque le massacre de Ngarbuh, l'incident Maurice Kamto menacé à son domicile, le harcèlement des ONG au Cameroun, la crise post-électorale...

Le Cameroun comme tous les autres pays est confronté à la pandémie de Coronavirus COVID-19. Que pensez-vous de la réponse gouvernementale à cette crise?

La pandémie Coronavirus COVID-19 nous frappe de plein fouet à un moment où notre cohésion sociale est à son plus mal. Aussi, notre capacité de mobilisation due au stress des facteurs socio-politiques ont fini d’aggraver la situation. Sûrement que cela a impacté la communication autour de la pandémie concernant les mesures barrières, le confinement et la relaxation de celui-ci. Toutefois, malgré certains cas d’insuffisances, nous devons applaudir le grand travail du personnel médical, les médecins, les infirmiers, les sages-femmes, les techniciens de laboratoires et tout le personnel de soutien. Bravo pour leur courage et leur dévouement, et pour leur travail acharné, fait avec abnégation pour sauver les vies humaines. La nation toute entière, et les compatriotes où qu'ils se trouvent leur rendent hommage et resteront toujours reconnaissant pour leur disponibilité pendant ces temps difficiles.

Je salue aussi la générosité de l'Archevêque Samuel Kleda. Comment ne pas être touché par son amour pour son prochain et sa contribution inestimable à sauver la vie de beaucoup de compatriotes. Il y a quelque chose de magnifique et de très noble de sa part dans sa façon de mettre son génie et sa découverte gratuitement à la disposition des personnes contaminées là où certains auraient cherché à en profiter au maximum pour s'enrichir. D'autres actions bénévoles et de volontariats menés par des structures comme Survie Cameroon Survival Initiative (SCSI), Cameroon Patriotic Diaspora (CPD) et bien d’autres sont à saluer chaleureusement et à encourager.


Un mot particulier aux populations affectées et angoissés par la propagation de cette pandémie?

D'abord, un mot de solidarité car COVID-19 ne fait pas de distinction par catégorie socio-politique ou autre considération subjective. Ensuite, un mot de condoléances à tous ceux qui ont perdu les leurs à cause de la pandémie. Que les âmes des disparus reposent en paix. Et pour finir, un mot d'encouragement à nous tous pour que nous respections ensemble les mesures barrières, et notamment la distanciation sociale et le port de masque. Protégeons nous et protégeons les nôtres (nos familles et amis), et protégeons les autres aussi. C'est de cette manière que nous survivrons à cette pandémie globale.

Le président français Emmanuel Macron en écrivant au chef de l'État camerounais lors de la fête du 20 mai est revenu sur la nécessité de résoudre la crise dans le Nord Ouest et le Sud Ouest en libérant les prisonniers politiques et en ouvrant le jeu politique d'une part et en mettant en oeuvre les recommandations du ‘Grand Dialogue National’ d'autre part. Est-ce la bonne direction de la résolution de cette crise qui perdure ?

Effectivement, les efforts du président français et ses appels en faveur d'un règlement politique et urgent de la crise Anglophone sont à souligner; et là, Emmanuel Macron reprend ce que certains parmi nous ne cessent de dire depuis le début de cette crise. C'est affreux ce qui se passe dans les régions du Nord Ouest et du Sud Ouest, et la persistance des tueries et des exactions renforcent la douleur des populations déjà meurtries par les nombreux massacres, les milliers de morts, des dizaines de milliers des réfugiés éparpillés dans différents pays étrangers, sans compter les centaines des milliers de déplacés internes et autres. Aujourd'hui, les Nations Unies projettent que des millions d'Anglophones risquent de faire face à la famine à cause de la crise; et le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a lui aussi lancé un appel direct à un cessez-le-feu pour raisons de COVID-19. Il est plus qu’urgent d'aller vite à un cessez-le-feu, suivi de négociations crédibles et ouvertes pour une paix véritable et durable, sinon les populations vont complètement oublier le Grand Dialogue National auquel vous faites référence.

Le gouvernement semble parier sur la mise en œuvre des recommandations du Grand Dialogue National pour résoudre cette crise. Votre avis ?

Huit mois après la tenue du Grand Dialogue, il faut reconnaître que les atrocités continuent. Le nombre de civils tués depuis lors ne fait qu’augmenter. Certaines élites qui avaient soutenu ces assises peinent à identifier son impact réel sur les populations, sans compter qu’une frange importante de cette population avait été sceptique dès le départ par rapport au mécanisme du GDN et de la mise en œuvre de ses résolutions. La crise demeure et s'aggrave; il faut donc envisager des alternatives qui permettraient la participation effective de toutes les composantes et l'écoute véritable des doléances réelles par rapport à la situation des compatriotes Anglophones, y compris la participation de ceux qui n'avaient pas pris part au GDN d’octobre 2019. Il ne faut pas se voiler la face. Il faut mettre tout sur la table et discuter, même des sujets qui fâchent.

Récemment, on a vu que les violences débordent dans les régions voisines de l'Ouest et du Littoral et que ces violences sont de plus en plus dénoncées par la communauté internationale. Comment avez-vous vécu les tout derniers événements comme les massacres de civils à Ngarbuh et de Babanki, l'attentat le 8 mars dernier à Bamenda, l'attaque d'hommes armés à Galim et l'assassinat du Maire de Mamfe, entre autres?

Que ça soit les massacres comme à Ngarbuh ou les assassinats comme ce fut le cas pour le jeune maire de Mamfe, ou les quatre jeunes tués à Buea jeudi passé, le sang d'innocents coule chaque jour que Dieu fait dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Ce n'est plus suffisant de seulement transmettre les condoléances aux familles endeuillées; tout un chacun devrait se donner à fond pour mettre fin à cette guerre fratricide, cette guerre est un non-sens. C'est notre bonheur collectif qui s'effondre, notre humanité partagée qui se désintègre devant nos yeux, et certains osent penser que les blessures profondes de l’heure vont se cicatriser d'ici peu? Mais ils se trompent énormément. Il nous faut un sursaut humaniste pour sauvegarder ce qui reste du tissu national et de la cohésion sociale.

D'après vos informations, vous qui êtes souvent allé sur place à diverses occasions pour des raisons personnelles, et vous qui êtes président d'une Fondation qui y a pignon sur rue avec son siège à Bamenda, quelle est la situation réelle sur le terrain et quel bilan depuis bientôt quatre ans que dure ce conflit ?

La situation est très préoccupante parce que même si le nombre d'incidents de confrontation entre les Forces de Défense et de Sécurité et les groupes armés s'est réduit, ces incidents ont gagné en intensité. Le bilan est lourd pour les populations civiles non armées, surtout les jeunes, et la vie est devenue de plus en plus imprévisible, l'amertume des populations grandissant avec. Cela devrait soulever des inquiétudes profondes. Même la Fondation est au ralenti par rapport aux activités qui se menaient dans son siège à Bamenda. Nous avons aussi été obligés de fermer l'antenne de Kumba comme les filles qui y apprenaient les métiers pour améliorer leur bien-être ne peuvent plus y aller par peur d'être prises dans la violence. En fin de compte, c’est la société qui est collectivement perdante.

Le gouvernement camerounais accuse souvent les ONGs de grossir le bilan de la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest à dessein, pour provoquer une intervention militaire extérieure. Qu'en pensez-vous ?

C'est facile de s'en prendre aux ONGs, alors que toute personne impartiale et honnête vous dira que ceux qui passent leur temps à pomper l’air avec les fausses nouvelles très souvent manipulatrices par rapport à cette crise ne viennent pas du côté des ONGs. L'un des points sombre dans la gestion de cette crise c'est le fait de ne pas avoir facilité l'accès dans la zone aux ONGs nationales et internationales qui auraient pu, souvent en temps réel, informer l'opinion nationale et internationale sur les atrocités et leurs auteurs. Sur ce point précis, je salue l'initiative de beaucoups d’ONGs et même des universités de grande renommée qui ont constitué des bases de données depuis le début de la crise en 2016, et qui continuent de collectionner des informations vérifiables pour pouvoir édifier l'opinion nationale et le monde entier le moment venu.

Vous êtes un habitué des palais présidentiels africains, quel regard les autres leaders africains portent-ils sur la gestion camerounaise de cette crise ?

Même s'ils ne le disent pas publiquement, beaucoup de chefs d'État africains sont choqués par ce qui se passe dans notre pays. Ils ne comprennent pas que pour des simples revendications socio-politiques et historiques, d'ailleurs justifiées, tout un peuple avec un héritage culturel et politique bien connu, devienne l’objet d’une guerre déclarée. Ces leaders et d'autres Africains se perdent aussi dans les méandres de la politique camerounaise où nous semblons tout aborder à l'envers, ou à travers, alors que le pays regorge des ressources matérielles et humaines énormes qui pourraient être mises à profit pour résoudre la crise.

En plus de la crise dite ‘Anglophone’, le pays vit toujours les effets néfastes du contentieux de la dernière présidentielle d'octobre 2018. Le MRC et son président, le Professeur Maurice Kamto, continuent de se considérer comme ayant été élus durant ce scrutin-là. Qu’en pensez-vous?

Rien ne me surprend par rapport à la crise actuelle liée à la dernière présidentielle et au contentieux qui s'en est suivi. J'avais alerté publiquement en début 2018, que le pays allait droit au mur en programmant l'organisation de l'élection présidentielle dans les conditions sécuritaires et politiques d'alors et sans réformes préalables. J'avais même dit que l'un des candidats pouvait se déclarer gagnant et ne pas maîtriser ce qui adviendrait comme crise postélectorale. Et nous y sommes, en plein là-dedans. Je constate aujourd'hui qu'au lieu de calmer le jeu pour nous sortir de cette autre crise de plus, ceux-la qui disaient à l'époque que tout était rose multiplient les erreurs et posent des actes qui vont dans le sens contraire. Vivement que le Cameroun sorte de cette multiplicité de crises, des foyers de tension et de cette longue et terrifiante agonie.

Et pendant le week end du 25 mai, selon un communiqué du MRC et divers témoignages, des jeunes gens se déclarant membres d'un ‘Mouvement des Patriotes’ ont assiégé le domicile privé du


Professeur Maurice Kamto à Yaoundé. Que pensez vous de tels agissements et quelles leçons en tirer pour le pluralisme politique et le vivre ensemble dans notre pays?

J’ose croire que ces jeunes ne se laisseront pas instrumentaliser pour des sales besognes. Les jeunes qui voudraient s'engager en politique ou en activités associatives sont à encourager. Ils méritent un meilleur encadrement et une meilleure éducation civique et citoyenne que de les envoyer dérouler une banderole et proférer des menaces devant une résidence privée. Il serait fortement regrettable que presque trois décennies après les groupes d'auto-défense lors des présidentielles de 1992, certains mouvement de jeunes refont surface de manière à polariser encore davantage un espace politique déjà assez surchauffé. Vraiment on n'en a pas besoin. Il y a déjà trop de feu à éteindre au Cameroun pour vouloir en allumer de nouveaux foyers.

On sort à peine du double scrutin pour désigner les maires et les députés du Cameroun, le vote a été marqué par une forte abstention avec un appel au boycott lancé par les sécessionnistes et par le MRC, même si ce n'est pas pour les mêmes raisons. Dans ce contexte, pensez-vous que les députés et maires issus de ce scrutin sauront contribuer, par leur nouvelle légitimité, à résoudre entre autres la crise dans les régions anglophones? Quelles sont leurs chances d'y arriver ?

Certains des élus n’ont pas encore retrouvé le chemin de leurs districts respectifs pour se connecter avec leurs concitoyens à la base. Et avec l'assassinat du jeune maire de Mamfe et les menaces qui pèsent sur d'autres élus locaux dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il est à craindre un avenir tumultueux pour certains bénéficiaires des scrutins organisés dans les conditions sus-citées. D'autres élus s'organisent pour jouer pleinement leur rôle, sauf qu’on ne peut pas s’attendre à grand-chose de nos législateurs dans les conditions actuelles.

A vous entendre, vous semblez douter de la capacité du législateur camerounais à contribuer au règlement des diverses crises politique que traverse le pays à l'heure actuelle et même à résoudre d'autres crises qui pourront naître dans l'avenir.

Tel que le pouvoir législatif est structuré et agencé dans notre pays, et sauf changement radical, le législateur camerounais ne pourra jamais servir comme locomotive des réformes et du renforcement de la démocratie et de la bonne gouvernance tel que nous le voyons dans d'autres pays africains. Pendant plus de trois décennies d'une Assemblée nationale pluraliste, aucune proposition de loi d'intérêt public initiée par un député, aucune descente sur le terrain pour une visite parlementaire ou des auditions des populations à la base, même pas dans une situation comme celle d'aujourd'hui où le pays fait face à des violences graves de Boko Haram dans l'Extrême Nord, et à la crise Anglophone dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le bilan n'est pas impressionnant.

Avec le tableau que vous venez de peintre, l'optimisme serait-il de mise ?

Dans ma carrière professionnelle, j’ai assisté à de nombreux changements, rapides et profonds, et en bien dans des pays où on ne s'y attendait pas. Nous avons vécu l'effondrement du mur de Berlin sans qu'on n'ait tiré un seul coup de feu, alors que les armées des grandes puissances étaient déployées de chaque côté du mur. Nous avons connu la chute du régime d'apartheid en Afrique du Sud qui pourtant avait régné pendant des décennies sur la base de l'exclusion d'une frange importante de sa population. Nous pouvons compter à l'infini les différents régimes militaires et autocratiques qui se croyaient tout permis à travers ce continent, mais qui ont aussi succombé au vent de changement et de la reconstruction incontournable de tout édifice humain. Nous devons apprendre de l’histoire. C'est pour dire, qu'en dépit des heures sombres que nous traversons, en dépit des incertitudes qui planent à l'horizon, les étincelles d'espoir existent et le moment venu sauront prospérer pour le bien de la patrie et en faveur de toutes ses filles et de tous ses fils.

Propos recueillis par Claude Tadjon

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