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General News of Wednesday, 1 April 2020

Source: francetvinfo.fr

Covid-19: Bloqué au Cameroun, un journaliste français décrit le difficile confinement

Théophile Mbaka, journaliste à France 3 Centre-Val de Loire, est actuellement bloqué au Cameroun en raison de la situation sanitaire mondiale. Il nous raconte, dans son carnet de bord, ce quotidien africain bouleversé par la pandémie du Covid-19.

? Jour 1 : Douala, la capitale économique

En ce premier jour de carnet de bord, je vais vous parler de Douala, la capitale du Cameroun. Pour une partie de la population de ce pays d'Afrique, vivre est un combat au quotidien. Il suffit d’arpenter les rues de Douala, la capitale économique, pour s'en convaincre. La mégalopole de 3 millions d'habitants est une illustration saisissante de cette réalité.

Pas un morceau de trottoir qui ne soit occupé

Il y a longtemps, bien longtemps que l’Afrique, en général, et le Cameroun, en particulier, s'animent au rythme des auto-entrepreneurs. À commencer par les marchands ambulants. Une véritable nuée s'ébroue dans le décor de la ville, nuit et jour.

Il y a ceux qui, à longueur de journée, font du statique sous un soleil de plomb. 35 degrés à l’ombre mais d’ombre, il n'y en a point. Ils tiennent entre leurs mains ou à bout de bras, des vêtements hétéroclites, essentiellement de la friperie venue de France ou d’ailleurs.

Éreinté par la chaleur moite et torride, un vendeur de chaussures tient un petit bout de trottoir. Devant lui et à même le sol, trois ou quatre chaussures. Jamais la paire. Sa réserve est dans un sac, dans son dos.
L’économie souterraine se pratique au grand jour.
À côté des vendeurs ambulants ou à la sauvette, on retrouve ceux qui ont gravi plusieurs échelons de la réussite.

Pour preuve, ils tiennent un stand. Tout petit et engorgé. Ici, un quincaillier avec tout son bardas. À quelques mètres de lui, un kiosque à journaux. Quelques badauds agglutinés commentent à grands rires, les titres qui font la Une. Les discussions sont enflammées sur l’actualité du moment : le coronavirus.

Les responsables de la communauté urbaine ont affirmé avec détermination que des points d’eau ou des robinets seront installés pour ces petites mains qui s’échinent à longueur de journée, sous un soleil de plomb.

Avec les coupures d’eau et les délestages fréquents de la société d’électricité, difficile de croire un traître mot de leurs affirmations. Le petit peuple n’est plus dupe. Il en rit et en fait des gorges chaudes.
Les motos-taxis, une promiscuité inévitable.

Il y a une vingtaine d’années, les motos de fabrication chinoise ont envahi et déferlé dans le pays. Bon marché, ce véhicule de transport est devenu la panacée. Tant pour les particuliers que pour ceux qui en ont fait leur métier.

Nombre de bacheliers, de titulaires d’une licence universitaire ont trouvé dans ce moyen de locomotion, l’occasion de gagner leur vie.

Difficile aujourd’hui de connaître leur nombre précis. 7 motos sur 10 n’ont pas de plaque d’immatriculation.

Avant le coronavirus, il était courant de voir trois ou quatre passagers sur une même moto. L’expression ici, c’est le bâchage. Chaque passager paie un prix différent en fonction de sa proximité avec le pilote.
C’est une économie laborieuse, éreintante et qui a gangrené le tissu économique. Une concurrence déloyale pour les chauffeurs de taxis qui ont vite été submergés.

Les motos taxis sont les forçats du bitume. Ils ne comptent ni leurs heures de travail ni leur fatigue. Quand ils n’ont pas de passagers, ils s’allongent sur leur moto pour un petit somme réparateur.

Avec les risques de transmission du virus du Covid-19, comment respecter la distance prophylactique d’un mètre quand on est à trois sur une moto ? Pour ne pas être accusé de tous les maux, les motos taxis sont de plus en plus nombreux à arborer un masque. Même si c’est toujours le même. Tout le temps.


En pharmacie, les prix flambent

Le gouvernement a fermé l’espace aérien et décrété un confinement à partir de 18h. Une décision controversée. Il faut gagner sa vie de jour pour s’offrir une pitance de nuit.

Il faut dire que ce petit peuple laborieux, de marchands ambulants, de pousse-pousseurs, de motos-taxis, de cireurs de chaussures, de vendeurs d’eau, de beignets ou de fruits, constitue la colonne vertébrale d’une société de l’économie de l’informel.

Ils irriguent à leur façon, le tissu économique. Combien sont-ils précisément ? Difficile de le dire avec précision. C’est une économie souterraine qui prospère en plein jour.


? Jour 2 : les pharmacies sur le pied de guerre

Dans cette officine d’un quartier huppé de Douala, les consignes sont strictes : masques et gants pour les vigiles, ventes à emporter. Les clients n’entrent plus mais ont droit à la solution hydroalcoolique. Les médicaments sont délivrés à travers une guérite.

J'entre dans une pharmacie. À l’intérieur, c’est un silence quasi monacal. La dizaine de salariés qui travaillent ici, portent tous des masques et des gants. Sur le sol, des marques pour respecter la distanciation sociale.

La pharmacienne qui me fait visiter son officine n’est pas peu fière. Cette grande dame d’une cinquantaine d’années a longtemps travaillé en France avant de revenir dans son pays d’origine. Elle a repris l’officine de sa mère qui faisait valoir son droit à la retraite.

L’héritière a apporté sa touche personnelle. Elle a tout changé, tout rénové, Du sol au plafond.L’intérieur est agréable. Tout est bien rangé. On sent un esprit de rigueur dans l’ordonnancement de l’espace.
La réserve de guerre.

Au début de la crise du Coronavirus en France, la Pharmacienne m’a confié avoir reçu des commandes de ses homologues français, qui étaient déjà en rupture de stock.

Il faut dire que dans l’hexagone, la vingtaine de pharmaciens que j’avais contactés à Orléans pour les besoins d’un reportage, il y a plus d’un mois, m’avaient tous affirmé avoir été dévalisés par les étudiants asiatiques.

C’était avant, bien avant avant que le Covid-19 ne fasse les gros titres des journaux. La pharmacienne de Douala n’a pas pu approvisionner ses collègues français car la crise a également frappé aux portes de sa ville.

J’apprends d’elle que les gants, les masques, la solution hydroalcoolique sont des articles de confort. Leur prix n’est pas encadré comme pour les médicaments. Celui-ci est déterminé par les prix des fournisseurs, par la quantité du stock et par la marge du pharmacien.
Avec l’irruption du Covid-19, les prix ont flambé, passant du simple au quadruple voire d’avantage encore. Le déterminant de la marchandise, c’est la rareté du produit.
La crise sanitaire a fait de simples gants, des masques et de la solution hydroalcoolique, des produits tendance, de luxe, arrachés à des prix inouïs.

Attroupements devant les officines

Évidemment, les officines se sont livrées une guerre de tranchées. Quand il y avait une longue file d’attente devant une pharmacie, cela voulait dire que l’on y trouvait le produit tant recherché et que les prix n’étaient pas prohibitifs. D’où l’attroupement.

Les officines ont géré la pénurie qui couvait comme une fièvre diffuse. Pas question qu’un client reparte avec une grande quantité de ces produits. Le risque ? Que les gants, les masques et les solutions hydroalcooliques se retrouvent en vente sur le trottoir improvisé en pharmacie ambulante.

Notre pharmacienne nous a expliqué que son prix était garant de sa probité, du pouvoir d’achat de ses compatriotes et qu’elle n’avait pas l’intention de faire son beurre sur leur dos.


Le Covid-19 résistant à la chaleur

Il faut donc croire que chaque officine a sa règle de conduite. Maintenant que le Covid-19 a fait ses premières victimes et que l’arithmétique mortifère augmente, les masques sont portés comme une barrière thérapeutique. Les gants sont plus difficiles à mettre quand il fait 35 degrés à l’ombre, dans une chaleur moite et suffocante.

N’avait-on pas claironné que ce virus ne résistait pas aux températures élevées? C’était au début de la crise. L’Afrique avait espéré être épargnée grâce à ses températures caniculaires. Il n’en sera rien. Elle aussi fera son chemin de croix, organisera son confinement pour éviter la propagation de cette pandémie qui ne baisse toujours pas la garde.


Jour 3 : nouvelle journée d’attente et d’interrogation

Le Vol du 04 mai 2020 est-il un leurre, une réalité, une chimère ? Il faudra s’armer de patience pour espérer avoir un interlocuteur qualifié au bout du fil.

Attendre. Attendre encore qu’il daigne vous indiquer le sésame. Tout ce qui était simple hier devient d’un compliqué effroyable désormais. S’inscrire sur le Vol d’Air France. Partir. Peut-être que ce sera pour aujourd’hui.

Il est 7h30. Je suis réveillé depuis bien longtemps déjà.


Aurai-je un interlocuteur de la compagnie en ligne ? La question m’a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. De quoi vous donner des sueurs froides. Pas de température. Par ces temps incertains, avoir une poussée de température, c’est suspect.

Je vais prendre la mienne. 36 degrés. Ouf. Je vais bien. Pas de risque. Je me prépare mentalement pour ce marathon téléphonique... Composer le numéro d’Air France, recommencer si la ligne est occupée puis recommencer. Encore et toujours. Si ça continue ainsi, je vais finir par mieux mémoriser ce numéro que celui de ma Carte de crédit. Respirer. Patience.

Au loin, j’entends le hululement rauque d’un oiseau. Est-ce un corbeau ? Une corneille ? Un hibou ? Que présage-t-il ? Enfin. Ce n’est qu’un hululement parmi les klaxons et le bruit des moteurs qui fendent l’air et qui me parviennent par intermittences.

Je vais mettre en bandoulière mon énergie. La journée va être longue. Et prometteuse. J’espère.

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