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General News of Tuesday, 8 December 2020

Source: camer

Conflit anglophone : Paul Biya ne joue pas franc jeu - Dr Christopher Fomunyoh

Le directeur Afrique du National Democratic Institute (NDI) doute que les élections régionales sauvent des vies dans le Nord-ouest et le Sud-ouest et s'insurge contre la posture du chef de l'État qui, selon lui, exacerbe la crise.

D'abord cette question d'actualité politique Africaine : vous vous trouvez au Ghana en ce moment où se sont tenues des élections présidentielles et législatives hier. Quelle est l’ambiance qui règne en ce moment dans ce pays important de l’Afrique de l’Ouest?

L’ambiance est plutôt bonne et sereine, et nous sommes dans la phase critique de la collecte et du traitement des données, y compris les résultats obtenus dans les différents bureaux de vote. Pour la période avant le déroulement du scrutin, on se souvient que cet été les Ghanéens se sont organisés pour réussir une inscription électorale significative en dépit de la pandémie de COVID-19; ils ont vécu une période de campagne sans heurts, la Commission Électorale se dit prête et agit en concertation permanente avec les partis politiques; le matériel électoral a été distribué dans les délais et avec une efficacité logistique qu’il faut saluer; et les deux principaux candidats ont signé un ‘pacte de la paix’ pour démontrer leur attachement à des élections paisibles et crédibles. Certes, nous devons attendre le comptage des voix, la tabulation et l’annonce des résultats pour nous faire une idée définitive du processus, mais d’ores et déjà, je constate que les préparatifs avaient été assez rassurants.

Pour revenir sur d 'autres scrutins plus brûlants, vous avez observé des élections au Cameroun par le passé. En tant qu’expert électoral, que pensez-vous des premières élections régionales qui ont eu lieu avant-hier, surtout par rapport à la situation dans les régions du Nord Ouest et du Sud Ouest ?
Je doute très fort que les élections régionales soient à même d’améliorer ou de sauver des vies, en particulier dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Ce sont des élections indirectes avec un électorat prédéterminé et limité. Les populations dans cette zone-là sont peu au courant et se soucient encore moins du déroulement de ces élections dont l’impact réel sur leurs conditions de vie ne peut qu'être minimal.

La crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a viré à un conflit armé, comment en sommes-nous arrivés là ?

C’est vraiment triste de voir ce qui est arrivé à ce pays ces quatre dernières années, particulièrement aux populations des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les populations de l’ancien Southern Cameroon. Je crois qu’en 2016, le gouvernement avait sous-estimé le sentiment de marginalisation, de sous-représentation dans les affaires de l’Etat et la distribution des ressources du pays, que les anglophones ont longtemps refoulé. C’est clair que l’attitude du gouvernement et ses réponses aux premières revendications des avocats et des enseignants étaient inappropriées.

Ça ne faisait pas bon sens de répondre par la violence et la force à des manifestations pacifiques, surtout que les doléances formulées étaient tout à fait légitimes. On se rappelle tous, qu’après avoir initié un dialogue avec les avocats et les enseignants, leurs leaders ont été interpellés et jetés en prison. C’était une très mauvaise approche. Je me souviens avoir rendu visite à Me Felix Nkongho Agbor Balla, Dr. Fontem Neba, Mancho Bibixy et d’autres détenus à la prison de Kondengui. J'ai même assisté à une des audiences devant le Tribunal militaire de Yaoundé, et après l’audience, je me suis demandé ce que ces braves messieurs, tous des civils, avaient fait de si grave pour comparaître devant une cour martiale. Pire encore, en tuant les manifestants pacifiques dans les deux régions le 22 septembre 2017, le gouvernement a radicalisé le mouvement sur le terrain. A partir de ce moment-là, on a vu se succéder une série de confrontations qui, finalement, nous ont conduit à la situation de conflit ouvert qui prévaut actuellement dans cette partie du pays. Le bilan jusqu’ici est effroyable. Des milliers de personnes ont été tuées ; plusieurs villages ont été incendiés ; plus de 70,000 personnes sont désormais des réfugiés au Nigeria voisin ainsi qu’en Europe, ou encore aux Caraïbes et en Amérique du Nord. On compte à peu près 700,000 déplacés internes vivant dans d’autres régions du pays. Plus de 800,000 enfants n’ont pas pu se rendre à l’école pendant ces quatre dernières années. Plus de 1,4 million de personnes sont désormais menacées de famine ; et les chiffres vont augmenter si la crise perdure. Cette situation est catastrophique au-delà de toute mesure. Les meurtres et les atrocités doivent cesser.

Quelles évaluations faites-vous des mesures prises par le gouvernement pour ramener la paix dans ces deux régions ?

La violence sur le terrain n’a pas connu de répit; au contraire, la crise gagne en intensité et les coeurs s’endurcissent face aux tueries et aux atrocités répugnantes. La réalité est que des millions de personnes souffrent dans leur chair ; l’air est vibrante de colère. Les gens sont amers. Ils sont traumatisés et se demandent à quand le retour de la justice et de la paix dans leur vie. Donc, sincèrement, je pense que les mesures prises par le gouvernement jusqu’ici pour résoudre cette crise sont largement insuffisantes, et parfois contre-productives, et l'autosatisfaction du gouvernement par rapport à ses propres mesures est déplacée. Si le conflit persiste en dépit des mesures prises, ça démontre bien que celles-ci ont été insuffisantes et inappropriées. Ainsi, le gouvernement gagnerait à redoubler d’efforts en agissant avec un esprit créatif afin de mettre un terme à cette guerre stupide et fratricide. Il est inadmissible que les Camerounais continuent de s’entretuer.

Dans les pistes de solutions entendues ici et là, il y a l'idée d'une présidence rotative entre les Anglophones et les Francophones à la tête de l'État. Qu'en pensezvous ?

Ce conflit a rouvert des blessures si profondes qu'un simple positionnement politique de l'élite, à travers des négociations du genre évoqué ne suffira pas à les panser. Les causes profondes de la crise sont connues des dirigeants de ce pays et de presque tous les hommes, femmes et enfants des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Elles doivent donc être abordées avec honnêteté et sincérité. Les anglophones n'ont pas oublié qu’une rotation du pouvoir était l'esprit et la lettre de la Constitution en vigueur de 1961 à 1972; mais cela n’a pas stoppé les machinations qui ont conduit à l'ordre de préséance d’aujourd’hui, dans lequel un anglophone est à la 5ème place de la préséance du protocole de la République. Les Anglophones n'ont pas oublié que peu avant 1982, année de l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême, les règles de succession ont subitement été changées pour le placer devant deux anglophones dont : John Ngu Foncha, le vice-président de l’Union nationale du Cameroun (Unc), le parti Etat, et ancien vice-président de la République ; et Solomon Tandeng Muna, alors deuxième personnalité du pays et président de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, la plupart des anglophones ne croient plus aux promesses venant de Yaoundé et ne font plus confiance aux personnes qui n’ont pas tenu parole par le passé.

La modification de la forme actuelle de l’Etat, comme voie de sortie de crise vous paraît-elle pertinente ?

A entendre les voix qui s'élèvent, ce serait, pour beaucoup des personnes, le minimum ; et je dirais que plus vite ces questions sont posées et débattues ouvertement dans le cadre de négociations ou de pourparlers avec une médiation effective, mieux c'est. Je crains sérieusement qu’avec chaque jour qui passe et que le conflit perdure, les esprits deviennent si endurcis que ce qui paraissait attrayant il y a de cela quelques années ne soit plus acceptable pour une grande majorité de personnes dans ces deux régions.

Malgré la tenue du Grand dialogue national en 2019, d'aucuns revendiquent toujours ce qu'ils considèrent comme un dialogue authentique et inclusif pour résoudre cette crise. Que comprendre ?

La plus grande difficulté à laquelle nous sommes confrontés en tant que pays c’est que depuis 1954, les anglophones ont vécu trois systèmes de gouvernement et peuvent dire lequel des trois est le meilleur, alors que ceux qui sont au pouvoir n'ont pas vécu cette expérience et n'ont donc pas de cadre de référence ; pire, ils manquent d'humilité pour écouter et apprendre. Ils sont nombreux parmi ces gouvernants qui ont une vision perverse du leadership politique, et pour qui, gouverner c’est s’imposer sur les autres et les dominer au lieu de les servir en toute humilité. A travers le monde, les leaders politiques même amis du Cameroun et les experts en la matière affirment que les griefs politiques qui sont les causes profondes de ce conflit ne peuvent pas être résolus militairement. Mais, ce message ne semble pas être compris par le pouvoir en place à Yaoundé.

Vous avez soulevé le problème de la crise anglophone dans différents forums internationaux. Qu’est-ce qui explique le silence de la communauté internationale jusqu’ici ?

Aucun natif des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ou fils de l'ancien Southern Cameroon ne peut dormir paisiblement, compte tenu de ce qui arrive à nos frères et soeurs, à nos parents et à nos enfants. De nombreux dirigeants sur le continent et ailleurs me demandent toujours avec un air étonné : « Qu'arrive-t-il à votre pays? Pourquoi des gens sont tués au Cameroun Anglophone? » Et j'essaie donc de sensibiliser le plus possible sur les origines de ce conflit parce que j’estime que les amis du Cameroun doivent apporter leur soutien pour nous permettre de mettre fin à ce conflit. J’ai perdu tout espoir que Paul Biya puisse, à lui seul, apporter la justice et la paix dans les deux régions. La communauté internationale s’est exprimée dans une certaine mesure, mais je pense aussi qu’elle est en train de se rendre à l'évidence que de simples déclarations ne suffisent plus et que des actions plus concrètes sont nécessaires pour mettre fin au conflit.

Quel est l'intérêt d'une médiation quand le gouvernement et certains chefs religieux estiment que les Camerounais peuvent résoudre ce problème sans médiateurs extérieurs ?

En 2016, un tel conclave exclusivement camerounais aurait pu suffir. Mais quatre ans plus tard, après tant de sang versé et tant de dégâts et de destructions, ces dirigeants devraient comprendre qu'une médiation ou une facilitation par une tiers partie est nécessaire et inévitable. Après ce qui est arrivé aux avocats et aux enseignants dont le seul délit, en 2016, était d'avoir envoyé aux autorités compétentes leurs différentes doléances, les partisans de cette approche de résolution du conflit entre Camerounais croient-ils sincèrement qu'avec toute la douleur, l'amertume, la colère et la méfiance engendrées jusqu'ici, quelqu'un comme «Field Marshal» ira s'asseoir dans la même salle à Yaoundé que le ministre de la Défense ou le gouverneur de la région du Sud-Ouest pour discuter de la paix dans le Lebialem ? Ou qu'Ayuk Tabe, Ikome Sako, Cho Ayaba et d'autres devraient venir s'asseoir en face de Ferdinand Ngoh Ngoh, René Emmanuel Sadi, Paul Atanga Nji et autres pour régler leurs différends au sujet de la crise ?

Vivement que les protagonistes de cette approche repensent leur position. N'oublions pas que de nombreux pays africains ont été confrontés à des conflits similaires et ont eu recours à la médiation externe afin de réunir autour d’une même table les différents protagonistes pour trouver une solution durable. Par exemple, les Congolais ont passé des mois en Afrique du Sud sous la médiation de l'ancien président du Botswana, Ket Masire, à négocier entre le gouvernement de Kinshasa et les mouvements rebelles dans l'Est du Congo. C’est ce qui a abouti aux accords de « Sun City » qui ont apporté la paix dans leur pays. Aussi, pendant leur conflit armé ou guerre civile, il y a environ 15 ans, les Ivoiriens se sont rendus au Burkina Faso avec le président de l'époque, Blaise Compaoré, servant de médiateur jusqu'à ce qu'ils obtiennent «les accords de Ouagadougou» qui ont apporté la paix dans leur pays.

Plus récemment, les Maliens ont utilisé l’Algérie pour mettre autour d’une même table de discussions les différents belligérants et le gouvernement de Bamako afin de négocier la paix et d’arriver aux «accords d’Alger» qui ont sauvé leur pays d’une désintégration totale. Pourquoi le gouvernement ne peutil pas prendre des mesures audacieuses et similaires pour sauver des vies ? Partout à travers le monde, les leaders qui aiment la paix et la justice pour leurs populations sont disposés à se déplacer partout ou le besoin se fait sentir pour atteindre ces valeurs-là. Les nôtres par contre, font du sur place, et je crains que l’histoire les jugera très mal.

Les démocrates ont repris le contrôle de la Maison Blanche aux États-Unis après la dernière élection présidentielle. Ce changement peut-il avoir un impact sur la crise anglophone ?

Je l'espère bien, non seulement pour le cas spécifique de la crise anglophone, mais aussi pour les relations entre les États-Unis et l'Afrique. L'administration précédente avait une vision étrange de l'Afrique et des Africains. On ne peut que s'attendre à ce que Joe Biden fasse mieux que Donald Trump. Cela dit, il faut noter que même sous l'administration Trump, une attention considérable a été portée à la crise dans le Nord Ouest et le Sud Ouest, à voir les multiples efforts du secrétaire d'État adjoint aux Affaires africaines, Tibor Nagy et de l'ambassadeur américain de l'époque à Yaoundé, Peter Ballerin. Mais en fin de compte, comme le dit le proverbe, «vous pouvez conduire un cheval à l’eau, mais vous ne pouvez pas le forcer à boire».

Partagez-vous l’opinion selon laquelle les problèmes du Cameroun sont liés à la longévité de Paul Biya au pouvoir ?

Vous ne pouvez pas être le plus vieux président du monde - bientôt 88 ans – ayant passé 38 ans au sommet de l’Etat et ne pas savoir que cela a un impact négatif sur un pays confronté à de multiples défis. Dans le cas du conflit anglophone, Paul Biya ne joue pas franc jeu. Sa posture exacerbe la crise en ce sens qu’il était au courant des griefs évoqués même en tant que Premier ministre et avant de devenir président de la République par la suite. Ses propres décisions ont exaspéré la situation à l'exemple du changement de nom du pays en 1984, pour revenir à une appellation qui a été utilisée en 1960 lorsque le « Southern Cameroon » ne faisait pas encore partie de « La République du Cameroun », et un drapeau national avec une seule étoile.

En plus, lorsque les choses débordent en 2016, il est resté silencieux alors que nombre de ses ministres et autres courtisans enflammaient la situation avec une victimisation gratuite et excessive des anglophones. Je suis extrêmement déçu de sa gestion du pouvoir - surtout que comme d'autres compatriotes, j’avais célébré son arrivée au pouvoir en 1982, dans les rues de Douala à l'époque, et écouté avec admiration quand il prêtait serment devant l'Assemblée nationale de Yaoundé en répondant en anglais «I do so swear».

Pouvez-vous évaluer la démocratie camerounaise sur une échelle de 20 ?

Il y a tellement de choses à dire que je ne saurais pas par quel bout commencer. Des organisations indépendantes crédibles comme Freedom House et la Fondation Mo Ibrahim considèrent que le Cameroun ne répond pas à la définition d’une démocratie et je ne pourrais donc pas l’évaluer sur cette échelle. L’état général de la démocratie dans le pays est pire qu’il y a trois décennies.

Que deviennent vos ambitions d’être candidat à l’élection présidentielle au Cameroun ?

Le pays traverse des moments extrêmement éprouvants ; en particulier par rapport aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, de l'Extrême Nord, et avec une violence latente qui enfreigne aux droits basiques et élémentaires dont bénéficient les citoyens dans d’autres pays.

La situation actuelle du pays est lamentable et appelle à la réflexion et à une méditation profonde ; le temps est à taire les ambitions personnelles pour trouver comment mettre fin à ce conflit insensé et sortir les populations affectées de l'horrible abîme dans lequel elles se trouvent. C’est ça le plus important. C’est là-dessus que je suis pleinement concentré en ce moment.

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