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General News of Saturday, 30 November 2019

Source: www.camerounweb.com

Comprendre les vraies raisons qui ont poussé Biya à trahir Ahidjo

En novembre 1982, le Cameroun s’illustrait en Afrique centrale en tant que l’un des rares pays ayant connu une transition politique plutôt douce.

Après 27 ans au pouvoir, Ahmadou Ahidjo avait décidé de lui-même de démissionner et rendre le pouvoir à son successeur Paul Biya.

Cette passation qui laissait présager un climat politique apaisé tournera vite au cauchemar pour le président démissionnaire qui sera accusé de tentative de coup d’Etat et contraint à l’exil jusqu’à sa mort.

Dans son ouvrage intitulé « Le vrai visage de Paul Biya », Ebalé Angounou explique les raisons de ce revirement entre Biya et son prédécesseur. Extrait…


La Rupture entre Ahidjo et Biya

En novembre 1982, Paul Biya devient le deuxième président du Cameroun. Il prête serment sur la Constitution, loi fondamentale du pays. Ahidjo entre alors dans l'histoire du pays en lettres dorées. Les deux hommes vont en parfaite harmonie, l'ancien Président poussant même son zèle jusqu'à faire campagne pour son successeur dans sa région natale, le nord-Cameroun, ayant très mal accepté la situation. Il lui faut alors expliquer à ses frères les raisons de son geste; il doit les rassurer, leur garantir qu'en réalité, le pouvoir reste entre leurs mains, et que fondamentalement, tout est inchangé. Pendant ce temps, Paul Biya bat lui aussi campagne de son côté. C'est donc ainsi que l'ex et le nouveau Présidents se lancent dans une vaste campagne qui va embraser le pays tout entier.

Biya ne manque pas alors de signifier sa reconnaissance à son prédécesseur qu'il qualifie, tout au cours de ses périples, et à la faveur de ses discours, d'"illustre". De même, les concertations entre les deux hommes sont fréquentes et régulières, le Président de la République marquant son obéissance et sa soumission à son "illustre prédécesseur", en déférant à toutes ses convocations tant à Yaoundé qu'à Garoua. Avant toute décision importante, Paul Biya va se référer à l'appréciation d'Ahidjo qui doit lui prodiguer des conseils, lui exprimer ses idées, ses vues et orienter les positions du Président.

Sous Ahidjo, les nordistes musulmans, de manière générale, bénéficiaient d'avantages énormes, tant dans l'administration que dans le privé. Les commerçants et autres corps de métiers originaires de la province du nord-Cameroun avaient des faveurs particulières et spécifiques, qui les rendaient privilégiés par rapport à leurs concitoyens. Après Ahidjo, certains ministres décident de mettre bon ordre à la chose.

C'est ainsi que Engo Pierre Désiré, alors ministre en charge du commerce, décide d'uniformiser le règlement en matière d'attribution et de traitement des titres de licence. Les commerçants musulmans se rendent bien vite compte que les conditions favorables qui leur étaient un acquis ont changé. Alors, ils vont se plaindre auprès d'Ahidjo, pour finir par réclamer la tête d'Engo. Ahidjo ne va pas tarder à convoquer une fois de plus Paul Biya, pour lui parler de manière condescendante en présence de ses frères du nord, et lui ordonne de limoger le ministre Engo.

Paul Biya, déjà exacerbé par les malaises en lui suscités au jour le jour du fait du contrôle et de la pression que son "illustre prédécesseur" exerce sur lui, va considérer cette injonction comme l'ultime et fatale goutte d'eau qui fait déborder le vase. Il répond alors à Ahidjo que c'est la dernière fois qu'il reçoit des ordres de lui.

En réalité, il vient de réaliser qu'il n'y a qu'un seul Président dans un pays. Tout est parti du constat selon lequel Ahidjo se sert de son statut pour protéger les siens et améliorer leurs conditions de vie et veut l'amener lui Biya à le servir, même en cisaillant les Béti, ses frères de tribu. La rupture entre les deux hommes va alors commencer à se ressentir et s'accentuer. Engo, limogé de son poste de ministre est nommé directeur général de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale. Biya l'y éternisera.

Paul Biya fera un premier échec à Ahidjo lorsque celui-ci proposera qu'il lui soit disposé une voiture battant pavillon particulier, et une escorte motorisée qui l'accompagnera à toutes ses sorties. Réponse du Président: "Et lorsque le pays comptera, trois quatre, cinq anciens présidents, et que tous se déplaceront dans ces conditions, les rues de la capitale seront-elles assez grandes à la fois pour eux et pour le reste des Camerounais?"

De malaise en malaise, les rapports entre les deux hommes deviennent difficiles à gérer. L'ex-Président se fait alors soucieux de reprendre le pouvoir et de régler à ce "prétentieux" de Biya ses comptes. Nous sommes sous le régime du parti unique et l'Union Nationale Camerounaise (UNC) est le parti au pouvoir. Ahidjo en est le fondateur et en demeure le président. A l'Assemblée Nationale, tous les députés sont acquis à sa cause: Ils sont députés UNC. C'est par là que l'ex-Président de la République compte culbuter son successeur.

Il fait alors passer secrètement, avec la complicité de ses plus proches amis du parlement, un projet de loi qui ferait du président du parti, le Chef de l'Etat, ayant pouvoir de nommer et de révoquer le Président de la République. Quelques heures avant que le projet ne soit soumis à l'adoption des législateurs, Paul Biya en est tenu informé; un défecteur à l'Assemblée lui a mis la puce à l'oreille. Le Président se précipite alors lui-même au Palais de Verre de Ngoa Ekelle pour retirer la mouture qui l'aurait crucifié.

Car, si ce coup avait marché, il va de soi qu'Ahidjo lui aurait causé toutes les misères imaginables. Déjà, Ahidjo n'avait caché qu'il ferait au préalable arrêter son successeur pour détournement de deniers publics, avant toute autre forme de procès. Sans plus tarder, le Président se dispose à récompenser le providentiel informateur. C'est ainsi que, comme par coïncidence, celui-ci est nommé ministre de l'information et de la culture. Il s'agit d'un certain Sengat Kouoh François.

L'alors colonel Ze Meka, directeur de la sécurité présidentielle, va être limogé; le Président trouve qu'il a l'alarmisme et le catastrophisme à fleur de peau. Certes, il faut être sur le qui-vive avec Ahidjo. Mais de là à suspecter des officiers de l'armée et les faire arrêter simplement parce qu'ils ont invité des collègues à prendre un pot dans un milieu discret, relève de la pure fantasmagorie. Paul Biya n'a pas bien pris la chose du fait que les suspects du colonel étaient originaires du nord.

Mais entre les deux ex-compères, la situation va gravement se dégrader au point qu'ils en arrivent à une guerre de communiqués, Biya se servant des médias locaux pour dénoncer des complots d'atteinte à la sûreté de l'Etat, complots réels ou supposés, et ne manquant pas au passage de mettre en garde certains pays amis du Cameroun, s'associant aux manœuvres déstabilisatrices de ces hommes qui, fussent-ils grands, appartiennent néanmoins au passé historique du pays. Allusion faite au Maroc.

Ahidjo quant à lui, sobre dans ses réactions, se contente juste de dire que "Paul Biya a la phobie des coups d'Etat". Or il se trouve, que le nouveau Président a prêté serment alors que le mandat du président démissionnaire était encore en cours. Ce qui veut dire autrement qu'il assume l'intérim. Alors, en fin stratège, il décide de mettre fin au mandat d'Ahidjo, en anticipant sur les élections présidentielles, auxquelles il est l'unique candidat. Le 14 janvier 1984, il est élu président de la République. Pour Ahidjo en exil, tout semble bien fini. Mais il n'a pas encore dit son dernier mot.

Le Putsch

Mais quoi! Ne sont-ils pas liés par un pacte? Paul Biya ne sait-il pas que les termes de leur pacte ont été par lui bafoués, et qu'en conséquence, il doit mourir? Dès lors, il doit s'attendre à tout, tant sur le plan physique que métaphysique. La réponse ne va pas tarder, puisque le 6 avril 1984, des éléments de l'armée restés fidèles à Ahidjo s'organisent autour du mouvement "J'OSE" pour renverser Paul Biya. A défaut d'y parvenir, ils réussissent néanmoins à créer la panique à Yaoundé et dans le reste du pays.

Très réservé, Ahidjo, depuis Paris, déclarera: "Si ce sont mes partisans, ils gagneront". Une assurance à laquelle Henri Bandolo, directeur du quotidien gouvernemental Cameroon Tribune va s'attaquer passionnément, lui qui avait eu des relations de choix avec Ahidjo. Mais la tentative de putsch va permettre aux services de sécurité et de renseignements du Cameroun d'éprouver leur efficacité. Car pour peu que les mutins eussent été plus intelligents et mieux inspirés, ils auraient réussi leur coup, avec l'avantage de la surprise. Voilà une faction de l'armée qui se mobilise derrière un colonel (Salé Ibrahim) avec succès, sans qu'aucun obstacle n'y mette un terme. Où donc étaient les services de renseignements pour que ces gens aient eu le temps de s'organiser?

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