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xxxxxxxxxxx of Tuesday, 10 November 2020

Source: Lepoint.fr

Comment la France avait enrôlé les Camerounais par la ruse pour sa libération

La chercheuse Wanyaka Bonguen Oyongmen évoque la participation du Cameroun dans la défense de la France libre aux côtés de l'Afrique équatoriale.

Août 1940. Deux mois après l'appel du 18 Juin, le général de Gaulle confie une mission des plus délicates à ses deux compagnons de route, le commandant Leclerc et le capitaine Hettier de Boislambert : obtenir le ralliement du Cameroun à la France libre et l'organisation de résistance. À la tête de vingt-deux combattants français, ils embarquent, sur des pirogues depuis le Nigeria, direction Douala. Le 27, la cité camerounaise est prise, et le 29, le gouverneur Brunot – qui a lui aussi répondu à l'appel du général – cède ses pouvoirs à Philippe Leclerc de Hautecloque, devenu colonel, à Yaoundé. La campagne est un succès. Le Cameroun rallie officiellement la France libre, et le général de Gaulle renforce son assise dans la région. Comment cette alliance s'est-elle matérialisée sur le plan militaire ? Et comment la France libre a-t-elle contourné les statuts du Cameroun sous mandat français confié par la Société des Nations (SDN) mais non intégré à l'Afrique-Équatoriale française (AEF), pour servir ses intérêts ? Wanyaka Bonguen Oyongmen, chercheuse en histoire et autrice d'une thèse sur la coopération militaire entre la France et le Cameroun, s'est confiée au Point Afrique.


Le Point Afrique : À quel moment le Cameroun est-il entré dans la guerre aux côtés de l'AEF ?


Wanyaka Bonguen Oyongmen : Le contexte au Cameroun est bien particulier, car contrairement à ses voisins de l'AEF, il s'agissait là d'un territoire sous mandat partagé avec la Grande-Bretagne. Au départ, la puissance mandataire ne pouvait donc pas y prélever des troupes, car la Société des Nations ne le permettait pas. L'administration française a usé d'astuces pour contourner cette règle. Elle a distribué aux recrues camerounaises des certifications qui leur ont imposé de se joindre au contingent de l'AEF. Les soldats camerounais ont donc, par la suite, été appelés à Koufra en Libye, en Indochine, et même en France, comme les autres tirailleurs du territoire.


Comment les soldats camerounais ont-ils vécu cette mobilisation alors que le statut de leur territoire, de fait, ne le permettait pas ?


Certains, des francophiles fidèles au général de Gaulle, étaient pour la guerre. D'autres étaient contre, à l'instar des germanophiles. Ces derniers étaient restés attachés à l'Allemagne, l'ancien colonisateur jusqu'en 1922. Ils plaidaient pour un retour de ce pays au Cameroun. Les conflits européens se sont matérialisés au sein même des troupes avec des Camerounais. Il y a eu une vraie dualité entre deux blocs. Les relations entre le Cameroun et la France étaient alors difficiles.


Comment s'est déroulé l'enrôlement de ces soldats ? A-t-on dû recruter en nombre dans la population camerounaise ?


Il y a eu des campagnes d'enrôlement pour les jeunes à partir de dix-huit ans. Certaines ont eu lieu dans les églises et dans les écoles. L'administration coloniale se renseignait et allait voir également les familles pour enrôler les enfants en âge de combattre.


Durant votre communication au colloque, vous avez parlé des « promesses non tenues » à ces soldats. Qu'entendez-vous par là ?


La Conférence de Brazzaville, en 1944, n'a pas respecté ses promesses faites aux soldats de l'AEF. À la fin de la guerre, les militaires et les Africains dans leur globalité s'attendaient à une indépendance immédiate de leurs différents pays. Les tirailleurs se sont dit « on a aidé le général de Gaulle, maintenant il est temps d'être remercié en retour ». Pour eux, c'était un juste retour des choses. Or la Conférence de Brazzaville n'a pas œuvré en faveur d'une indépendance immédiate. Elle a au contraire procédé par étapes, en réunissant les colonies françaises au sein de l'Union française en 1946, puis de la Communauté en 1958. Ce n'est pas cela que les Africains attendaient.


Ces promesses non tenues ont-elles joué dans le processus de décolonisation ?


Cela a eu un impact certain. Vous savez, sur les champs de bataille, vous ne savez plus qui est qui. Tout le monde fait face à la mort. Dans cette situation, la différence entre dominants et dominés est gommée. Elle n'a plus grand intérêt. Cela change forcément votre vision des choses. Après avoir participé à la guerre et vécu ses tragédies, vous ne voulez plus être traité différemment. Vous voulez l'égalité.


Les militaires ont-ils su se faire entendre parmi les voix de l'indépendance dans les années 1950 au Cameroun ?


Leurs voix n'ont pas porté sur cette question. L'Union des populations du Cameroun (UPC), créée en 1948, va d'abord prôner la réunification des deux territoires camerounais. C'était l'objectif premier. Le deuxième, c'était l'indépendance. Mais parmi les militants de l'UPC se sont aussi retrouvés des militaires ayant servi dans l'armée coloniale. Ils pouvaient de fait raconter leur histoire et faire connaître leurs revendications.


Comment ces tirailleurs, qui se sont battus

pour la France, ont-ils été traités ensuite par l'État français ?

D'après mes recherches et les entretiens que j'ai pu mener au Cameroun, je peux vous dire que tous n'ont pas perçu la pension attribuée aux anciens combattants. La grande majorité n'en a d'ailleurs jamais vu la couleur.


Et comment ces ex-soldats ont-ils été vus par les Camerounais ?


La plupart ont été transférés dans des corps de l'armée nationale à sa création en 1960. Puisque ces anciens tirailleurs servaient désormais l'armée camerounaise, ils n'ont pas subi de griefs ou de menaces de la part de leurs pairs. Cela a en revanche peut-être été un peu différent pour ceux qui n'ont pas pu intégrer l'armée nationale.


Comment est traitée aujourd'hui la question des tirailleurs au Cameroun ?


Je pense que les Camerounais ont d'autres préoccupations. Cela s'explique en partie par l'ancien statut du pays qui était un protectorat et non une colonie française. Le Cameroun ne faisait pas partie intégrante de l'AEF. Et c'est ce qui fait, je pense, qu'aujourd'hui cette question est un peu moins sensible qu'ailleurs.

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