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General News of Friday, 23 October 2020

Source: lecourrier.ch

Cameroun : révélations d'un media suisse sur les 'Bobbi Tanap' de la diaspora

«Seins nourriciers debout», telle est la signification de Bobbi Tanap, mouvement de femmes de la diaspora camerounaise apparu cet été à Bruxelles. En soutien aux leurs restées au pays, elles réclament la fin du conflit armé et la libération des prisonniers politiques. A l’occasion de la 45e session ordinaire du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, une plainte a été déposée contre l’Etat du Cameroun. Les Bobbi Tanap ont organisé parallèlement leur première conférence internationale à Genève le 2 octobre, avec la présence et le soutien du président de l’Union syndicale suisse, Pierre-Yves Maillard. Le lendemain, une manifestation sur la place des Nations a réuni une soixantaine de personnes. Reportage.

«Nous ne sommes pas des chiens»


A midi, heure à laquelle a été convié le rassemblement, seul un lourd dispositif policier est au rendez-vous. Des manifestants arrivent finalement peu à peu dès 13?h?30 et se voient obligés de décliner leur identité. Des sirènes retentissent au loin, la protection diplomatique s’agite, la tension est perceptible. Un homme enveloppé dans le drapeau du Cameroun signale avec un clin d’œil que les Bobbi Tanap sont imprévisibles. Il ne se trompe pas. Venues de loin pour certaines, elles sont décidées à faire entendre leurs voix de façon moins classique.

Leur cible? L’Hôtel Intercontinental, où le président camerounais, Paul Biya, et sa famille séjournent plusieurs mois dans l’année. Sa fille s’y trouverait actuellement. Mais l’autorisation de manifester devant ces lieux leur a été refusée. «Nous ne sommes pas des chiens que l’on peut empêcher de circuler, alors on les a fait courir [les policiers]. Ils étaient trop encombrés avec leurs accoutrements», relate ensuite une Bobbi Tanap de Suisse.

«Des femmes se sont approchées de l’hôtel et ont dénoncé le fait que la Suisse accueille cet ignoble dictateur. On ne nous a pas laissé passer. On avait dit aux hommes de ne pas venir pour éviter de reproduire les affrontements d’il y a un an», précise-t-elle, faisant allusion aux quelques protestataires qui avaient réussi à déjouer les services de sécurité de l’hôtel en juin 2019, parvenant jusque devant la chambre présidentielle. Des affrontements avaient alors eu lieu entre les gardes du corps de Paul Biya et la Brigade des anti-sardinards suisses, coorganisateurs de la conférence.

Amazones africaines

Une fois arrivées sur la place des Nations, les Bobbi Tanap sont encerclées par un important dispositif policier. Cherchant à lui échapper, certaines sont bousculées. Elles parviennent tout de même à exprimer leurs revendications.

Elles habitent le Canada, la France, la Belgique, l’Italie ou la Suisse et elles ont décidé de se mobiliser à la suite du massacre de Ngarbuh perpétré par l’armée du Cameroun le 14 février, dans lequel vingt-trois personnes ont péri, dont plusieurs enfants. «Nous donnons la vie et nous devons aussi la protéger», affirment ces «mamas» camerounaises dont l’emblème est une amazone semblant sortie du royaume fictif du Wakanda. «C’est la femme guerrière africaine qui se lève pour lutter contre la dictature et l’injustice. Un cri strident pour la dignité d’un peuple sort de nos poitrines.»

Adeptes d’actions spectaculaires comme s’afficher en soutien-gorge ou seins nus, chanter et crier, les Bobbi Tanap mettent en scène leur colère. A l’instar de leur première manifestation à Bruxelles le 17 juillet 2020 devant le parlement européen, elles bravent les forces de l’ordre et les tabous sociaux. Et sont fières de dire qu’elles ont le soutien des Gilets jaunes et de la France insoumise.

Leurs accusations visent directement le président Biya, au pouvoir depuis quarante-deux ans, à qui elles reprochent de réprimer toute opposition depuis la crise politique de 2018. Estimant qu’un hold-up électoral a eu lieu, elles reconnaissent l’opposant Maurice Kamto comme président. Assigné à domicile, ce dernier a lancé l’an passé une vague de manifestations pacifiques pour demander le départ de Paul Biya. A l’issue de la première mobilisation qui s’est tenue dans plusieurs villes du Cameroun, plusieurs centaines personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles des avocats, des militants et des journalistes, rappellent les Bobbi Tanap.

«On en a marre»

Ces incarcérations s’ajoutent aux 12’000 à 20’000 victimes (selon les sources) du conflit armé qui oppose depuis fin 2016 les forces de défense nationales à des séparatistes dans les régions du nord-ouest sud-ouest (NOSO). Les inégalités sociales criantes et la défaillance des systèmes de santé et d’éducation sont aussi pointées du doigt, tout comme les puissances occidentales qui vendent des armes aux belligérants.

«Cette croix peinte aux couleurs du Cameroun représente les morts de ces dernières années, dont beaucoup enterrés dans des fosses communes», explique la Bobbi Tanap de Suisse dont la voix tremble. Elle a perdu deux fils du fait de la répression et dénonce des deuils quotidiens, des familles entières décimées, des villages rasés, des mères qui meurent en accouchant faute de pouvoir payer l’hôpital. Elle reproche à l’Europe de ne s’intéresser qu’à l’argent et aux ressources du continent africain pour continuer à le piller.

«Nous connaissons les pays qui sont derrière Paul Biya: la Suisse, la France, la Chine. On en a marre des doubles discours.» A ses yeux, la Suisse n’est pas neutre, elle ne défend pas les droits humains. «Sinon, pourquoi recevoir un criminel? Où est l’humanité? Ce n’est pas que pour le Cameroun, mais pour toute l’Afrique que nous nous levons. Ce sont nos richesses qui ont construit la prospérité de la France, et même en partie de la Suisse. Alors on vient crier. Tant que nous serons opprimées, on va crier», promet-elle.

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