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General News of Monday, 19 April 2021

Source: Christian DJOKO

Cameroun : la manufacture du tribalisme

Qu’est-ce que la manufacture du tribalisme ? C’est la construction et l’instrumentalisation politique de la tribu à des fins de conservation du pouvoir. Le champ politique camerounais actuel témoigne de cette manufacture. Une fois de plus, une fois de trop sans doute, le tribalisme est utilisé pour entre autres corrompre le débat public, masquer les problèmes sociaux et maintenir un statu quo politique. Je ferai d’emblée remarquer que la tribalité comme sentiment dual d’appartenance à un groupe ethnique et à une nation n’a rien de mauvais soi. C’est lorsque que ce sentiment dérive en chauvinisme saupoudré de haine et d’exclusion de l’autre qu’il devient problématique. C’est ce qu’on appelle le tribalisme. Ce phénomène qu’on retrouve dans toutes les tribus à des degrés variables à ceci de pernicieux qu’il nous dépouille de notre innocence, notre candeur, notre bon cœur. Il jette d’emblée une suspicion empreinte de préjugés sur nos dires, nos actes, nos intentions.

Il dépossède la communication, la relation et l’échange de leur sincérité, de leur insouciance, de leur instant présent pour immédiatement les médiatiser par un a priori. Pour le tribaliste, son interlocuteur n’existe pas en tant que singularité propre. Il est réifié et déterminé. Il est remplacé par un individu imaginaire, cet être-là qui concentre ses peurs, ses préjugés et parfois sa haine d’une communauté ou d’un groupe ethnique. L’autre problème avec le tribaliste c’est qu’il ne questionne jamais l’inanité de son acte, mais le justifie en signalant que « c’est l’autre qui a commencé ». Autrement dit, sa folie est la conséquence de la folie d’en face. « Mon ami, tu crois que tu es plus fou que qui? Je vais te montrer que le caillou c’est l’ami de tout le monde » entendon souvent dire. Comme si le « ndem » de Patrice justifiait celui de Mathias. D’ailleurs, on fait face ici à la fameuse énigme insoluble concernant la préséance entre l’œuf et la poule. Bref, pour le tribaliste tout n’est que fonction de la tribu. Il est incapable, soit par mauvaise foi soit par incapacité réelle, de s’affranchir d’une vision antagoniste ou belliqueuse des tribus. Et dans un décor déjà fortement délétère, les mots tels que « tontinards » et « sardinards » n’aident vraiment pas à apaiser les discussions. Lorsqu’une argumentation est rabattue sur de telles considérations antéposées, le débat s’en trouve immédiatement biaisé, tronqué. Tel un traquenard, la discussion vire court pour laisser place à une succession de procès d’intention, à une involution du débat, à une prise en otage anticipée et insidieuse de la discussion. On s’écoute plus, on refuse d’entendre l’autre. Tout au plus on veut d’abord connaître sa situation géographique, son groupe ethnique, l’origine du nom (qui parle? d’où parlet-il? etc.) avant de se prononcer. Une fois qu’il a été identifié, on soupçonne son discours d’être systématiquement lesté de considérations ethniques. « Il dit ça parce qu’il est Bami, il dit ça parce qu’il est Wadjo, il dit ça parce qu’il Anglo, il dit ça parce qu’il est Bulu ». Au fond, cette situation n’a rien de surprenant. On sait depuis longtemps dans nos divers du Nkwatt que lorsque certaines personnes sont incapables de démontrer l’invalidité de vos arguments ou de vos idées, elles s’attaquent à votre personne. En ces temps de crise post-électorale, il est d’ailleurs aisé de remarquer que ce qui est souvent visé par les différents interlocuteurs, ce n’est pas tant la sincérité des positions que la disqualification a priori des arguments de ceux et celles qui voient en tel ou tel politicien celui qui incarne le mieux leurs aspirations sociales et non celui qui porte le mieux leurs revendications ethniques.

Dès lors, on comprend mieux pourquoi de nombreux camerounais ont de plus en plus recours à des pseudonymes sur les réseaux sociaux. Ils semblent lassés de devoir continuellement se défendre, non de ce qu’ils ont comme positions politiques, mais de ce qu’ils sont (origine ethnique) du fait de la loterie naturelle (naître Matakam, Éton, Bamoun, Dschang, Bassa, etc.). Vous l’avez sans doute compris, au-delà de son vécu tristement social dans un pays composé de près de 250 ethnies, cette indécrottable obsession pour la tribu revêt aussi une dimension politique.

Stratégie politique

L’éruption et le maintien de la question tribale au centre du débat public participe, l’ai-je dit à l’entame de mon propos, d’une stratégie politique de conservation du pouvoir. Le régime en place a vite compris qu’il fallait éviter que la conversation nationale ne se structure autour des questions de (mal)gouvernance (corruption, crise anglophone, chômage, injustices sociales, insécurité, insalubrité publique, etc.). Il a surtout compris qu’il avait un intérêt certain à remplacer la convergence nationale (désir d’alternance) par une convergence de type native, émotive et tribale (solidarité ethnique). Fort de ce constat, il a rapidement mis en veilleuse ses promesses de campagne pour alimenter un débat politique sur le tribalisme. Assez paradoxalement, il agite conjointement le spectre de la guerre civile et le chantage de la paix tout en soufflant parallèlement sur les braises du cœur battant (émotions et passions) des effervescences communautaires. Il est loisible d’observer que le recours au discours tribaliste a pour objectif inavoué de présenter les choses de façon simpliste, réductrice, binaire et manichéenne. « C’est EUX contre NOUS ». Comme nous l’enseigne depuis longtemps la veulerie politicienne : « il faut diviser pour mieux régner ». Et puis, c’est bien connu, la peur est toujours mauvaise conseillère. Elle incite plus souvent au statu quo qu’au changement. Il est là le véritable hold-up politique. Il s’opère derrière l’actualisation d’une électricité sociale autour de la tribu. C’est d’ailleurs sous ce prisme qu’il faut analyser les récentes sorties de Jean De Dieu Momo. Elles feront des émules et iront en se multipliant.


C’est le fou du roi tout désigné. Le larbin de service chargé d’instrumentaliser la question tribale à des fins personnelles (opportunisme) et politiciennes. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une telle stratégie fait mouche. Sur les réseaux sociaux, à tout le moins, on observe une montée en puissance des enclosures ethniques. L’érection de la tribu en une sorte d’endogamie plus ou moins sublimée tient dorénavant lieu de débat. On pourrait poursuivre à loisir sur cette manipulation qui semble consommée, mais n’en rajoutons pas. La coupe est pleine. Retenons cependant que lorsqu’on refuse de parler de tribalisme, le tribaliste s’en trouve immanquablement désarçonné. Il perd son fonds de commerce, son moulin à vent. Il n’a plus d’arguments. Il est nu ne sachant plus quoi faire ni quoi dire. Et c’est tant mieux ainsi. Car, l’ambition dont on n’a aucun autre talent que le tribalisme ou l’appartenance ethnique est criminelle.

Halte à la manipulation

Somme toute, parler du tribalisme c’est faire le jeu du pouvoir. C’est souscrire par inadvertance à l’enfumage comme stratégie politique. C’est comme un magicien qui attire votre attention sur sa main gauche pour mieux réaliser son tour de passe-passe avec la main droite. Je ne dis pas que le tribalisme n’existe pas au Cameroun. Je dis simplement que la recrudescence des débatsautour de la tribu est une manufacture, un guet-apens politique savamment orchestré pour nous distraire de l’essentiel, pour nous amener à discuter de l’accessoire, du périphérique au détriment de l’essentiel : la (mal)gouvernance. En ce sens le Maurice Kamto a raison lorsqu’il affirme : « le tribalisme est l’arme qu’utilisent ceux qui n’ont pas d’arguments pour défendre le bilan de 36 ans de corruption et de détournements de fonds généralisés ». Mbom, les pb du mboa dépassent les chamailleries inter-villages. Nyango, je suis en train de dire queles plaies de l’immense majorité des camerounais(es) ne s’arrêtent pas aux démembrements territoriaux tracés par l’histoire ou par l’administration. À l’heure si sombre où nous sommes, le misérable s’appelle Elong, Agbor, Foumane, Belo, Amoua, Tchouaga, Ayissi.


Il agonise sous tous les cieux et gémit dans toutes les langues du pays. Résistons à la tentation de nous laisser emporter par la vanité des débats ethnocentriques. Prenons d’assaut l’espace public pour dénoncer la corruption qui ne cesse de gangréner notre pays…pour donner de la voix pour dire NON à la guerre dans le Nord-ouest et Sud-ouest. Bref, parlons du pays réel et non de la tribu accidentelle comme le font à dessein les politicards clownesques, les journalistes corrompus et les partisans du statu quo. Notre pays mérite mieux.

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