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General News of Saturday, 9 January 2021

Source: lemonde.fr

Cameroun : la famine gagne du terrain dans l'Extrême-Nord

L’Afrique veut manger à sa faim (4). Dans plusieurs régions de l’est et du nord du pays, près de 40 % des enfants sont mal nourris, victimes du climat, du terrorisme et d’archaïsmes culturels.

Aviba Dadi est âgée de 2 ans et demi, mais, dans sa petite robe en jean, elle ressemble à un bébé de quelques mois. Le visage pâle, les pieds tremblants, la fillette peine à marcher. « Elle est tout le temps fatiguée, mais elle a repris un peu de poids, assure sa mère, Fadi Souïbou, âgée de 18 ans. Avant, son bras était si fin que je craignais de le casser ».

Depuis un an, l’enfant consomme quotidiennement du Plumpy Nut, un aliment thérapeutique à haute valeur nutritionnelle à base d’arachides. Destinés à lutter contre la malnutrition aiguë sévère, les sachets sont distribués gratuitement au centre de santé de Goudour, un village situé dans la localité de Mokolo, au nord du Cameroun. Pour se remplumer, Aviba Dadi a besoin d’une vingtaine de rations par semaine.

D’après le rapport des résultats préliminaires Smart 2019, une méthodologie d’enquête nutritionnelle fournissant des résultats fiables, la situation des enfants camerounais de moins de 5 ans est « particulièrement précaire » dans les régions Est, Nord et Extrême-Nord. Dans cette dernière province déjà durement frappée par les attaques du groupe terroriste Boko Haram et théâtre d’inondations et de sécheresse, 38,2 % des enfants souffrent de malnutrition chronique avec 20,2 % d’insuffisance pondérale (minceur excessive), soient les taux les plus élevés dans le pays.

« Des jours sans manger »
Depuis de nombreuses décennies, Yaoundé et une kyrielle d’organisations nationales et internationales multiplient les campagnes de sensibilisation ainsi que les dons pour lutter contre le fléau. Rien n’y fait : « C’est un problème endogène et local », assure Thomas Lapobé, responsable des activités de prévention contre la malnutrition à la délégation régionale de la santé de l’Extrême-Nord.

A cause du dérèglement climatique qui aggrave les épisodes d’inondations et de sécheresse, les récoltes sont souvent mauvaises, privant les mères des aliments nécessaires à la fabrication de bouillies riches à base de farine, de sucre, de poisson, de soja ou d’arachides pour leurs enfants et elles-mêmes. D’après le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), 33 % de la population de la région sont « en situation d’insécurité alimentaire ».

Souktara Wazaï, une femme amaigrie de 35 ans, explique qu’elle a perdu trois enfants. Le dernier, mort en novembre 2020, avait 3 ans et souffrait lui aussi de malnutrition. Malgré l’apport de doses de Plumpy Nut, il n’a pas pu être sauvé. « On n’a rien. On passe parfois des jours sans manger », dit-elle. Le point d’eau est une mare qui dégage une odeur nauséabonde. Les hommes, dont les récoltes sont affectées par le changement climatique, sont impuissants face à la souffrance de leur famille.

D’après Roukayatou Sali, agente communautaire au centre de santé de Goudour, le manque d’eau potable combiné au non-respect des règles d’hygiène freine la lutte contre la malnutrition infantile. Lors des sensibilisations dans les villages, elle voit des femmes donner aux enfants une bouillie froide souillée de mouches et de poussière. Certaines utilisent des récipients sales et ne se lavent pas les mains.

Roukayatou Sali pointe également le manque de connaissances des mères souvent très jeunes et illettrées, qui gavent leurs enfants d’eau et de bouillie alors qu’ils n’ont pas 6 mois. « Ce qui cause la malnutrition car l’organisme du bébé est encore si petit », poursuit-elle.

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De plus, certaines femmes « ne croient pas » à l’existence de la malnutrition et accusent les sorciers de « manger leurs bébés ». D’autres, tombées enceintes durant l’allaitement, associent la minceur de leur enfant à la grossesse. « Elles ont honte car une femme dont le bébé est maigre est traitée de “bidou” qui désigne les pauvres qui vivent des restes de repas de leurs voisins », explique Roukayatou.

« Le problème de la malnutrition est aussi culturel », insiste Thomas Lapobé, qui constate que, dans certaines localités, les aliments à forte valeur nutritive, comme les œufs ou la viande, sont destinés aux initiés, aux sages et aux vieillards. « Or les enfants en ont besoin pour leur croissance. Il faut déconstruire tout ça. Montrer l’importance de donner les aliments équilibrés aux enfants », martèle-t-il.

« L’alimentation 5 étoiles »
Pour éradiquer la malnutrition, le Cameroun mise aujourd’hui sur « l’alimentation 5 étoiles » à base de produits locaux. Un programme conçu dans un langage simple pour faire comprendre aux mères qu’un enfant a besoin de vitamines, de lipides, de glucides, de protéines et de sels minéraux.

« Nous leur expliquons les cinq familles de nutriments auxquelles est attribuée une étoile et les aliments qui leur correspondent », explique M. Lapobé. L’étoile des glucides avec les céréales ou les tubercules comme le mil rouge, le maïs, le manioc, le blé, les ignames ; l’étoile des protéines issues de la viande, du poisson ou des légumineuses comme les arachides, le soja, le sésame, etc.

« On leur apprend à s’occuper de leur enfant avec ce qu’elles ont sous la main et on leur montre comment faire concrètement, détaille Roukayatou Sali. Car le Plumpy Nut peut être insuffisant ou indisponible. Sans compter que certains l’utilisent pour d’autres besoins. » D’après plusieurs sources, il est parfois considéré comme un aphrodisiaque. Ainsi, certaines femmes le donnent à leur mari plutôt qu’à leurs enfants. « On en voit même en vente sur les marchés », s’étrangle Mr. Lapobé.

Des ONG comme Helen Keller International préfèrent donc distribuer des coupons alimentaires plutôt que des doses Plumpy Net pour que les femmes se ravitaillent en denrées dans des boutiques locales et fassent elles-mêmes leurs bouillies enrichies.

« Dans les districts où nous sommes intervenus, nous sommes à 95 % de taux de réussite », se félicite Paul Iyawa Tonkoung. Mais le coordonnateur de l’ONG à Maroua, capitale régionale de l’Extrême-Nord, est conscient que le problème n’est toujours pas résolu, alors que les relais manquent au sein des populations pour financer et développer ce type de programme.

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