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Réligion of Thursday, 14 February 2019

Source: Le Point No 2424

Eglise catholique: de nouveaux scandales sexuels révélés dans un livre

Avec son livre « Sodoma » (Robert Laffont), Frédéric Martel décrit un véritable « système gay » au sommet de l’Église. « Le Point » publie des extraits de cette enquête de quatre ans, qui va faire scandale. Et provoque le débat.

«L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui doit faire l’objet d’un discernement adéquat chez les candidats à la prêtrise ou à la vie religieuse. » Cette parole du pape François est tirée d’un livre d’entretiens, paru en décembre 2018. Le chef de l’Eglise catholique ajoutait : « C’est quelque chose qui m’inquiète. » A la lecture de « Sodoma » (Robert Laffont), livre choc de Frédéric Martel, ces propos prennent un relief particulier. Car cette enquête raconte, dans le moindre détail, y compris le plus salace, comment le Vatican est devenu un bastion gay et comment ceux qui sont « de la paroisse », comme le dit perfidement l’auteur, sont aux avant-postes de ce que Frédéric Martel appelle « la croisade homophobe » de l’Eglise.

Ce livre, traduit simultanément en huit langues et dont Le Point publie des extraits en exclusivité, est, vous l’aurez compris, une bombe. Les rumeurs bruissaient depuis longtemps, depuis toujours même, tant se prête à de multiples fantasmes la vie en circuit fermé d’une communauté d’hommes, qui plus est d’hommes de pouvoir. L’existence d’un « lobby gay » dans la Rome catholique est une sorte de secret de Polichinelle, alimenté par des scandales récents et quelques admonestations sibyllines du pape François.

Mais jamais personne n’avait brisé à tel point l’omerta sur ce tabou enkysté dans une institution dont le secret est gage de pérennité. Jamais personne, comme le fait aujourd’hui Frédéric Martel, n’avait à ce point mis au jour l’existence non pas tant d’un lobby que d’un système ou plutôt d’un « immense réseau de relations homophiles ou homosexualisées, polymorphes, sans Grand Architecte, mais dominées par le secret, la double vie et le mensonge ». Une sorte de « franc-maçonnerie gay » (sic) au sommet de l’Eglise.

Frédéric Martel « oute » le Vatican, et il y prend parfois un malin plaisir. L’homme est journaliste, chercheur, producteur de l’émission « Soft power » sur France Culture, auteur de plusieurs enquêtes telles que « Le rose et le noir », « Mainstream » ou « Smart ». Il est homosexuel, il ne s’en cache pas, c’est même le point de fixation d’une grande partie de son travail. Lâché à Rome, il se laisse parfois emporter par son tropisme, ce qui donne quelques saynètes dignes de « Priscilla, folle du désert » (par exemple, la messe de consécration de Georg Gänswein, protégé de Benoît XVI, transformée en cérémonie fellinienne), certaines extrapolations narratives ou plusieurs jugements cruels à l’emporte-pièce.

Il faut dire que beaucoup de ses interlocuteurs se laissent aller à des confidences étonnantes, qui sidèrent l’intervieweur lui-même. Lancé comme un pavé à la face d’une Eglise considérablement affaiblie par les scandales d’abus sexuels, son livre se parcourt, pour un catholique, comme une longue Via Dolorosa, en pensant aux milliers de ses serviteurs (plus nombreux qu’on le croit) qui s’engagent, se sacrifient pour le bien commun et les plus fragiles, sans jamais céder au moindre plaisir.

Et pourtant il faut emprunter cette descente aux enfers, comme une contribution à ce grand mouvement d’expiation que se voit désormais imposer un catholicisme à bout de souffle, à force de (dé)nier ses fautes. On pourra simplement regretter – le livre devait paraître en septembre et a été retardé du fait d’une sortie mondiale – que la date de publication coïncide avec la tenue du sommet des évêques contre la pédophilie, convoqué par le pape François, et le film à charge de François Ozon sur l’affaire Preynat- Barbarin. Sale temps pour l’Eglise !

Luttes de pouvoir.

Mais il ne faudrait pas que ce contexte tragique occulte le fond de l’affaire. Frédéric Martel a passé quatre ans à enquêter, en passant une semaine par mois au Vatican. Il a interrogé 1 500 ecclésiastiques, dont 41 cardinaux et 52 évêques ou Monsignori. Il a voyagé dans une trentaine de pays, parfois plusieurs fois, en mobilisant une équipe de 80 collaborateurs. Il a fureté partout, des somptueux appartements de certains dignitaires aux bas-fonds de la gare Termini où se côtoient « deux misères sexuelles », celle des migrants prostitués et celle des prêtres. Il s’est même invité dans les toilettes du très réactionnaire cardinal Raymond Burke, adepte de tenues extravagantes. Par sa grille de lecture, son enquête revisite l’histoire de l’Eglise depuis l’après-guerre et permet de décrypter sous un angle inédit les luttes de pouvoir au sein de l’institution.

En lisant Martel, on comprend maintenant ce qu’a voulu dire François, pontife « disruptif », quand, vitupérant les « 15 maladies de la curie », il évoquait ces prélats qui « se créent un monde parallèle où ils mettent de côté tout ce qu’ils enseignent sévèrement aux autres et commencent à vivre une vie cachée et souvent dissolue ». On a dépeint l’Argentin Jorge Bergoglio bataillant contre les loups de la curie. Mais François n’est pas seulement parmi les loups, il est, conclut Martel, « parmi les folles » !

L’écrivain révèle une règle qui peut paraître paradoxale : les ultraconservateurs qui sont à la pointe de la lutte morale de l’Eglise sont soit des gays, soit des homosexuels refoulés. Le hiératique Paul VI, pontife qui condamna la contraception dans son encyclique « Humanae vitae » (1968), était entouré d’homosexuels et sous l’influence, comme nombre de cardinaux, de ce que Martel appelle « le code Maritain », du nom du philosophe français dont la pensée irrigua les cerveaux chrétiens et qui, affirme l’auteur, eut pour « grande préoccupation, à côté du Christ ou de saint Thomas d’Aquin, la question gay ».

Si l’Eglise maintient comme règles absolues le vœu de chasteté et le célibat des prêtres, c’est par « sublimation » ou « refoulement » de l’homosexualité, avance notre enquêteur. Mais, avec Jean-Paul II, l’affaire prend une autre dimension. Autour du pape polonais, un véritable « anneau de luxure » se met en place avec six cardinaux gays, dominés par une « éminence noire », « le vilain de l’histoire », Angelo Sodano, « Premier ministre » et même vice-pape, acoquiné avec Pinochet et ses sbires. Une « mafia gay » qui ne sera pas pour rien dans les terribles scandales sexuels qui émailleront le pontificat, de l’affaire Karadima à l’ignoble Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, protégé jusqu’au bout par le pape, malgré l’amoncellement de révélations sordides, ou encore le sinistre cardinal Trujillo, qui, à la tête du Conseil pontifical pour la famille, mènera, le jour, une véritable croisade contre les homosexuels tout en multipliant, la nuit, les rencontres avec des amants.

Sous la plume de Martel, d’austères et rigides cardinaux qui font la pluie et le beau temps à Rome deviennent « Aiguisel », « la Montgolfiera », « Platinette »… Jusqu’à l’inoxydable Benoît XVI, que l’auteur n’hésite pas à peinturlurer en « dandy homosexualisé ». Martel avoue de la « tendresse » pour « cet homme interdit, verrouillé, empêché, pour cette figure tragique dont l’anachronisme [le] hante », mais il lui réserve quelques-unes de ses flèches les plus assassines.

Il est vrai que Joseph Ratzinger, qui, à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a rédigé les chapitres sur l’homosexualité du « Nouveau catéchisme de l’Eglise catholique » (1992), fut le général en chef dans la bataille contre le mariage gay. Seuls réchappent de cette opération de transparence des cardinaux adoubés gay-friendly par l’auteur comme l’Autrichien Christoph Schönborn ou l’Allemand Walter Kasper, dont Martel souligne avec provocation qu’il est l’un des seuls prélats au contact duquel il a eu la certitude de ne pas avoir affaire à quelqu’un « de la paroisse ». Le grand héros du livre est cependant le pape François qui, avec une habileté toute jésuite, semble bien décidé à vouloir s’attaquer à cette hypocrisie généralisée.

Voilà nombre de ses interventions publiques, si souvent décriées à coups de petites phrases mielleuses et anonymes dans les médias, enfin décryptées. « Sodoma », c’est le « Da Vinci Code » du pontificat de Bergoglio. Le pape François conseille souvent aux catholiques de cultiver l’humour pour affronter la vie. Il leur en faudra une sacrée dose pour lire « Sodoma ».